jeudi 6 août 2026

incendie, reductio ad capitalismum



 
 
« Les incendies sont causés par le capitalisme, pas par les mégots»


 
 
 
 
 
 
 
Ce type de raisonnement a fait florès dans une certaine presse ou dans les réseaux sociaux. Tentons d'analyser cette déclaration.

Dissocions pour commencer l'inerte et le vivant.
Il est parfois difficile de trouver les causes des effets visibles, particulièrement dans les systèmes et structures du monde vivant.
Dit-on qu’un fruit est le produit d’un rameau? Ce serait oublier les racines, la sève, l’écorce, les feuilles et le principe de production ou le système qui lui donne la vie et la maintient. Ainsi il n’est pas plus juste de dire que l’arbre est la cause du fruit que le fruit la cause de l’arbre. La feuille ne vit pas plus grâce à l’arbre que l’arbre grâce à la feuille. La causalité dans un système vivant est multiple et circulaire.

Mais la causalité dans le monde inerte présente aussi des difficultés, d'autant plus si elle s'insère dans un système mêlé avec le vivant. 
Peut-on avancer que la pétanque est la cause du carreau ? Lorsque le tireur lance sa boule et qu’elle prend exactement la place d'une autre boule qu’elle fait voler ailleurs, ce phénomène s’appelle « un carreau ». Quel est la cause du carreau ? Est-ce le jeu lui-même, la pétanque ? S’agit-il du tireur ? Ou bien de la boule qui percute ? N’oublie t-on pas aussi alors la vitesse et la géométrie nécessaires pour produire cet effet précis ?

Les lois de la nature nous sont accessibles sous forme de causes et d’effets. Afin d’analyser la causalité, nous isolons un système physique de son environnement, c’est à dire l’univers entier, pour en conserver un sous ensemble intelligible permettant d’exprimer cause et effet. Ne peut être appelé loi qu’un phénomène universel reproductible dans lequel une ou plusieurs causes sont nécessaires. Par exemple une combustion exige trois facteurs : un combustible, un comburant et une source d’énergie ( ignition par la chaleur) comme cause.

Au contraire si nous cherchons la raison d’un phénomène, et non plus sa cause naturelle, nous ne sommes plus dans les sciences de la nature mais dans l’interprétation humaine, l’herméneutique, qui tente d’articuler les faits et leur compréhension. Nous devons alors attribuer un sens aux évènements et des finalités aux différents acteurs. Or le sens ne réside pas dans les choses mais dans les cerveaux.

Wilhelm Dilthey désirant séparer les sciences de la nature des sciences de la culture et définissant ainsi les prémisses des sciences sociales, distingue ainsi les deux:

« La nature nous l’expliquons ; la vie psychique nous la comprenons »(1)

Il y a donc un monde infranchissable entre causalité et raison, même si elles se rejoignent par un point commun : engendrer des effets.

Pour reprendre l’exemple de la pétanque, il y a donc une cause au carreau : la boule percutante, une certaine masse, une certaine vitesse, une certaine trajectoire. Mais il y a aussi une ou des raisons : le jeu de pétanque, le choix du tireur. Prétendre que la pétanque serait la cause du carreau revient donc à mélanger les genres ou les ordres comme aurait dit Pascal. L’ordre de l’esprit n’est pas l’ordre de la chair, la psychologie n’est pas la physique, une raison n’est pas une cause. Il y a un déterminisme naturel, sans quoi nous n’aurions pas de théorème ou de lois, mais il n’y a pas de déterminisme des raisons. Peut-être que le tireur a choisi de tirer pour épater les spectateurs alors que ce n’était pas le jeu, et il aurait pu échouer car personne n’est infaillible et le tireur n’est pas une machine.


« Les incendies sont causés par le capitalisme, pas par les mégots»


Nous rencontrons ici la même erreur. Le capitalisme est un système qui n’est pas naturel, il est ordonnancé par des humains, à la rigueur nous pourrions adoucir cette déclaration par « la raison des incendies c’est le capitalisme ». Ce changement n'apporte pas un mince détail, car nous introduisons ainsi une incertitude, en substituant "raison" à "cause" nous sortons du pur déterminisme. En effet il y a incertitude car nous pouvons observer dans l’histoire des méga-feux qui se sont produits non sous le capitalisme mais sous le communisme. En 1972 la canicule en URSS dans la région de Moscou est suivie de gigantesques incendies, en 1987 l’incendie du « dragon noir » sur la frontière russo-chinoise brûle 7 millions d’hectares ( 42000 ha dans les Landes en comparaison). (3)

A bon droit il faut observer que les canicules répétées sont le produit du changement climatique. Mais sont-elles un « produit » du capitalisme ? De nouveau nous passons d’une cause à une raison, de la physique à l’esprit. Le capitalisme est un système économique, tout comme le communisme, ils ont en commun une logique de productivité croissante et infinie qui nécessite de se rendre « maître et possesseur de la nature » comme disait Descartes. Depuis l’essor industriel capitalisme et communisme ont considéré la production comme le nerf de la guerre sans tenir compte des limites de la planète, en particulier sa capacité d’absorption de CO2  . Ainsi il faut de nouveau corriger cette déclaration : « la productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui cause les incendies ». Mais peut-on réellement scientifiquement affirmer qu’une canicule cause des incendies ?

Un tapis d’herbe sèche ou d’aiguilles de pins peut s’enflammer facilement, mais pas spontanément. Il suffit de regarder les vidéos où des spécialistes allument du feu par friction, à la mode préhistorique, pour constater que cela n’est pas si simple. En revanche il est plus facile d’allumer du feu à partir d’un comburant très sec que d’herbe mouillées, c’est l’évidence. Le ministre de l’intérieur estime que « neuf feux sur dix sont d’origine humaine »(2). Par conséquent il nous faut encore modifier notre déclaration : « la productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains »

Mais cette phrase énumérant motifs et cause masque énormément de facteurs à prendre en compte. Car ce n’est pas la simple productivité qui augmente le CO2 et le CH4, mais les produits que nous utilisons ou les animaux que nous élevons. Ainsi nous pourrions hypothétiquement avoir découvert une énergie qui ne rejette pas de gaz à effets de serre pour le transport et multiplier à l’envi les voitures et les camions sans nuire à la planète. Le problème réside à la fois dans le système de production, dans les technologies employées, mais aussi chez les consommateurs qui utilisent les produits et sont les vecteurs des rejets. Lorsque le conducteur monte dans son automobile qui rejette du CO2, il est à lui seul la cause du démarrage du moteur par son action physique, ce n’est pas le capitalisme qui tourne la clef de contact. Il nous faut encore une fois modifier la déclaration : « les consommateurs utilisent des appareils qui rejettent des GES(4) dans le cadre d’une consommation de masse. La productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains ». 
Oublions pour simplifier que ce n’est pas le CO2 qui directement augmente les températures mais l’effet de serre.

Cette situation serait-elle problématique si nous étions 500000 terriens ? La réponse est négative, indubitablement la démographie est une des responsables de la situation. Le capitalisme pas plus que le communisme ne sont responsables de la démographie galopante. Les rejets de GES sont proportionnels au nombre d’humains. Cette donnée n’apparaît pas non plus dans la phrase initiale. Corrigeons encore : «les consommateurs, qui ont vu leur nombre se démultiplier à l’après guerre, utilisent des appareils qui rejettent des GES dans le cadre d’une consommation de masse. La productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains ».




Espérons que les politiques qui cherchent à remédier aux incendies, aux canicules, au réchauffement climatique pensent de façon plus nuancée que nos idéologues, savent articuler les différentes causes et raisons et perçoivent une réalité plus complexe que le raccourcis des « punch line ». Pourquoi alors trouve-t-on des explications à l'emporte-pièce? L’existence du mal, le mal radical dont on ne trouve ni les raisons ni les causes, tend à être nié. La complexité du réel ne doit pas encombrer l'agenda des populistes. Il  faut alors trouver un unique responsable comme l’a expliqué René Girard dans sa théorie du « bouc émissaire ».(5)
Dépasser le capitalisme ne ferait malheureusement pas disparaître ni le mal ni la complexité du monde. "Reductio ad Hitlerum" a été employé pour ironiser sur la tendance à tout ramener au nazisme, nous pouvons y ajouter un "reductio ad capitalismum" pour cette inclination réduire tous les effets du monde à une seule cause: le capitalisme.

1)  Willhem Dilthey, 1894, « Idées concernant une psychologie descriptive et analytique »

2) https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/feu-hors-norme-les-incendies-sont-a-90-d-origine-humaine-mais-c-est-bien-le-changement-climatique-qui-cree-les-conditions-propices-2456179.html 
 
3) https://en.wikipedia.org/wiki/1987_Black_Dragon_fire

4) Gaz à effet de serre
 
5) René Girard, 1982, "Le bouc émissaire" 

mardi 10 mars 2026

Les monuments

  Eléments concrets massifs qui sculptent l'espace urbain, repères visibles de loin, ils organisent la topologie mentale nécessaire aux déplacements. Aller de Nation à République, c'est passer entre les colonnes de Ledoux pour arriver à la statue colossale de Marianne . 
  Par ailleurs sur l'axe du temps ils scandent des périodes très éloignées. L'obélisque de Louxor à la Concorde date de la XVIIIe dynastie, Notre-Dame de Paris fut érigée du 12e au 14e siècle, et la tour Eiffel au 19e. Autant de siècles disséminés dans la pierre et dont la mémoire rejaillit sur le pavé.
  Dans le monde des valeurs, les monuments tiennent une place de choix. Ils déterminent  une définition hiérarchique entre les quartiers : les "Arc de triomphe" et "colonne Vendôme" accompagnent un espace social fort différent de la "Porte Saint Denis" et du "Lion de Belfort". Certains sont porteurs d'une finalité spécifique comme le Panthéon, conserver le corps des grand hommes, d'autres n'ont d'autre fonction qu'honorifique ou mémorielle. Mais chacun revendique le statut d’œuvre d'art, visible par tous dans l'espace commun.
  Chaque monument parle, il témoigne d'un passé qui s'est transformé. Nous ne voyons plus l'Arc de Triomphe de l’Étoile comme une célébration des campagnes Napoléoniennes. Il s'abstrait de ses origines pour devenir un Arc qui cumule symboliquement sous son aura tous les faits et cérémonies qu'il abrite et qui le rendent plus grand encore. L'obélisque de la Concorde n'est plus un monolithe à la gloire d'Amon, mais un hommage à une extraordinaire civilisation disparue. Notre-Dame de Paris ne se résume pas à un lieu de culte, mais est devenue la cristallisation de l'admiration que portent les visiteurs aux efforts des bâtisseurs sur des siècles entiers, et au génie des architectes. Elle porte aussi le respect que l'on doit à ceux qui ont vécu sur les mêmes lieux que nous, elle établit une sorte de continuité entre frères humains qui s'efforcent de dépasser leur finitude, à travers le changement des générations et l'altération qui dégrade tous les vivants .
  Les monuments constituent dans notre imaginaire une sorte de résumé caractéristique de la ville, de son identité. Et si une ville condense en son nom et dans le nom de ses voies une multitudes d'histoires individuelles et  d'évènements historiques, les monuments en forment le corps, la substance, la colonne vertébrale qui garde en vie la structure et veille sur sa persistance.
  Quel est le facteur commun à tous ces points de vue sur les monuments, ce qui les lie ? tout simplement celui qui les juge et les regarde, autrement dit l'habitant ou le visiteur. Il unit tous ces monuments dans son esprit, les parcourt par son corps, il habite en eux tout autant qu'ils habitent en lui. Dans le champ culturel, le monument construit une parcelle d'identité collective. 
  Le saccage de Palmyre,  la détérioration de l'Arc de triomphe, l'incendie de Notre-Dame  atteignent profondément les peuples, pour l'amour et l'intérêt qu'ils leur portent, mais aussi par les divisions qu'ils révèlent.

  Pour certains ce ne sont que des tas de pierres. Pire, leur reconnaissant une valeur symbolique, ils  rejettent celle ci comme non conforme à leurs valeurs. Si, par un point de vue anachronique, seule est prise en considération la société d'alors, par exemple le peuple de Paris au moment de la construction de Notre-Dame, en effet il est difficile d'y voir une époque dans laquelle il fait bon vivre selon nos critères actuels. La saleté règne ainsi que les épidémie de peste, et aucune volonté générale n'initie la décision de construire un tel monument. Si nous chaussons nos lunettes de sujet démocratique du 21e siècle, nous pouvons nous scandaliser des conditions de travail, de l'insécurité sur le chantier, des nombreux accidents mortels, des salaires de misère des manœuvres, bref un condensé d'injustice règne lors de l'érection de la cathédrale. De telles œuvres de pierre, de verre, de bois et de plomb qui sont érigés à la gloire de dieu engouffrent des fortunes versées par l'église, riche grâce à la dîme, impôt de l'époque. Elle est la plus puissante des institutions et la religion imprègne les mentalités et les corps bien plus qu'aujourd'hui, mais dans ce contexte la cathédrale fait sens pour tous.   Car elle représente pour tous les habitants, dans ses lignes verticales, l'ascension vers Dieu, l'être suprême,  le créateur. Les structures de pensée imprégnées de religion ne mettent pas en compétition l'ordre de la charité et l'ordre matériel, l'amour de dieu et l'économie, la foi et les salaires. Ces ordres sont incommensurables. Sans doute cet habitus correspondant au champ social de la religion du XIIIe siècle a-t-il permis d'ériger des cathédrales.
  Ceux qui n'interprètent la société principalement comme un espace social structuré par la domination d'une minorité sur une majorité, positionnent la justice et l'égalité comme les valeurs les plus hautes. Comme conséquence de ce jugement, peuvent être sacrifiées, dans leur idéal d'affectation des dépenses, les valeurs culturelles et symboliques au profit d'une redistribution sociale afin de diminuer les inégalités matérielles.
 Ce raisonnement n'aurait évidemment pas permis d'ériger des cathédrales, monument de culture par excellence, mais aussi parce que l'égalité était alors interprétées comme égalité de l'homme devant Dieu, valeur que réalisait l'édifice, et non égalité sociale. Il n'aurait pu non plus parvenir à bâtir les pyramides, dont la construction était conditionnée par la richesse et la puissance du Pharaon.
  Ce type de raisonnement, qui arbitre en faveur des valeurs matérielles devant les valeurs symboliques, pose souvent la matière comme primordiale, produisant l'esprit et le devançant. C'est le cas de Marx dans "L'Idéologie Allemande", qui considère la " superstructure" des idées, par exemple la religion ou l'art, comme une conséquence de "l'infrastructure", c'est à dire de l' état des rapports entre les forces productives et la production, perspective à inverser par la victoire de la classe dominée. Si l'on veut donc remettre à l'endroit la vision correcte matérialiste, la superstructure doit donc être balayée,  la "fausse" conscience devenir une vraie conscience, l'art  et donc l’œuvre doivent être ramenés au service du peuple. Raisonnement qui aboutit au réalisme soviétique.

















0+1= IA t-il de l'intelligence

A l’heure de « l’intelligence artificielle » tous azimuts qui chamboule nos sociétés, au moment où les humains terrifiés par leurs propres créations se sentent menacés du châtiment des dieux et d’une pluie de catastrophes, tels Prométhée dérobant le feu ou Pandore ouvrant sa boîte,  comment en est-on arrivé là ? Cet avènement émerge au confluent d'un savoir technique, le pilotage de l’infiniment petit d’une part , et de la volonté des humains d’étendre à l’infini leurs capacités d'autre part. Volonté portée par une soif inextinguible de puissance mais aussi visant à se libérer des tâches dont ils répugnent. Mais pourquoi craindre un être tel que l'ordinateur, ou l'algorithme, qui n’a pas de réel cerveau, pas de volonté, pas de vie, pas d'intention? Sans doute parce que le mal est en nous et donc contagieusement transmis dans ce nouveau type d'être-automate inspiré par nos discours dont le but est une forme d'autonomie qui pourrait se retourner contre ses créateurs ou amplifier les malheurs du monde. Reste à savoir si sommes nous à l’ère de l’IA ou à celle de systèmes qui assemblent assez adroitement les textes que produit la raison humaine sans même connaître leur sens.

 

Small is beautiful 

 

Il y a eu dans l'histoire des sciences et de la pensée une inflexion déterminante, celle de l'extension de la vision humaine et de la découverte de l'infiniment petit. Notre œil n'accède naturellement qu'à discerner l'épaisseur d'un cheveu, rien en deçà. Les toutes petites choses vivantes ou inertes, jusqu’à relativement peu dans l'histoire humaine, se sont vues attribuer une importance proportionnelle à leur taille, c'est à dire négligeable. Les mythes classiques sont souvent remplis de titans, de géants, d'êtres dont la puissance nous terrifie. Si nous mettons de côté les atomistes, Démocrite, Leucippe etc, les philosophes antiques ont été majoritairement fascinés par les astres et l'infiniment grand, beaucoup moins par la poussière, les puces ou les moustiques. 

 
Aussi au XVIIe lorsque le microscope a été découvert par Robert Hooke et qu'il a observé pour la première fois des cellules de chêne liège, un nouveau paysage s’est ouvert à l’horizon du minuscule, un nouveau monde s'est ouvert à la pensée. En 1670 Antonie Van Leewenhoek observe des bactéries et des globules sanguins grâce au développement du microscope qui ne cessera jamais. Dès lors un univers a émergé de l'infiniment petit, aussi riche, aussi fourni et aussi passionnant que le cosmos. Par là aussi l’homme a automatiquement rapetissé. Lui qui se croyait au centre de tout et selon Protagoras mesure de toute chose a découvert qu’une infinité d’êtres invisibles l’entouraient et le constituaient. Il n’était pas seulement vulnérable aux bêtes fauves, à la faune et à la flore perçue par ses capacités sensibles, mais devait affronter aussi des dangers invisibles et intangibles mais bien réels de ces nouvelles galaxies infinitésimales qu’il était incapable de percevoir auparavant.

Aussi bien la médecine que les ingénieurs ont voulu tirer parti du pilotage de cette nature inédite. Ce fut la découverte du fonctionnement des cellules, des virus, des bactéries et des maladies qu’ils provoquaient, mais aussi de nouveaux médicaments, de l’électricité, de l’atome et des formidables  potentiels logés dans l’infiniment petit. Analyser un fonctionnement permet d’en tirer parti et de forger de nouveaux outils. Comme le démontre l’invention du microscope, l’homme n’est pas nu, comme le dit Aristote en le comparant aux animaux qui sont contraints par leur nature. Car grâce aux outils, extensions de son propre corps, il peut forger des des armes ou des machines, multiplier ses capacités sensitives, se transporter, aller plus loin dans la découverte du monde et de ses agencements les plus cachés. Peu après la découverte de ces  mondes minuscules les notions d’outil et de machine ont changé de sens. 

  

La machine à tout faire 

 

En effet le XXe siècle a inventé la machine abstraite, théorique : une machine capable d’exécuter virtuellement n’importe quelle tâche dès lors qu'on lui indique à l'avance la séquence des opérations. Plutôt que d’enchaîner ses actions mécaniquement par la gravité, des roues ou des pignons, elle exécute un programme qui a la même forme que ses données. Le mathématicien Alan Türing a proposé en 1941 la description d’une telle machine programmable sur le papier. Quelles sont ses opérations élémentaires (7) ? A l’aide d’une tête de lecture, lire un ruban composé de cases valant 0 ou 1, avancer ou reculer d’une case sur le ruban , écrire 0 ou 1 sur le ruban selon son état, quoi de plus simple ? Et pourtant il s’agit d’une machine capable d’exécuter tous les calculs, fondement du fonctionnement de l’ordinateur : un processeur et sa mémoire.

Créer une telle machine physique dans la réalité n’a été possible que par la découverte du relais électro magnétique, sorte d’interrupteur on/off constitué d'une bobine et commandé par un courant faible. La miniaturisation n’a pu débuter que par l’avènement du transistor électronique qui joue le même rôle que le relais et le remplace avantageusement par sa taille, sa vitesse de commutation, sa faible consommation d’énergie. Les nouveaux processus arrivent à loger 23 milliards de transistors sur un carré de un cm. Pour simplifier si le transistor est passant la tension monte à 5V s’il est bloqué à 0V. Ces niveaux logiques de tension 0V ou 5V ( encore pour simplifier) servent à coder logiquement deux nombres : 0 et 1. Mais la complexité extraordinaire de ce que réalisent aujourd’hui les ordinateurs s’appuie toujours sur cette base simplissime de deux tensions commandées par des transistors sur le principe de l’automate inventé par Türing.

Un processeur ne réalise que des opérations simples : lire une valeur en mémoire, écrire une valeur, additionner, soustraire, tester une valeur, déplacer sa « tête » de lecture c’est à dire de reporter à un autre endroit du programme. Comment ces séquences ridiculement simples qui s’exécutent dans un univers infiniment petit, composé de seulement deux tensions électriques très basses, peuvent-elles arriver à produire ce qu’on nomme une « intelligence artificielle » ? Quelle est la magie qui opère ?




La dyade




Aristote réserve un chapitre abscons dans sa Métaphysique (5) à discourir sur la dyade, ensemble de deux éléments. En effet rechercher les principes du monde, pour les philosophes antiques, conduit à discourir d’abord sur l’unité, l’Un, qui contient tout puis à invoquer le Multiple qui constitue la diversité dans ce tout. Mais il faut aussi constater que toute différence, toute diversité ne commence qu’à partir de deux éléments, la dyade. Toute la numération est d’ailleurs établie sur cette base, puisque pour obtenir deux il faut ajouter un, etc. Pour Pythagore "Tout est nombre". Le monde sensible n’est défini que par les nombres qui sont les véritables fondements de l’univers, les éléments du monde n’étant que les représentations de ces nombres. Il est étrange que nous retrouvions dans les ordinateurs une application des mêmes idées sous-jacentes.

En effet le monde est représenté dans les ordinateurs par des nombres, et ces nombres sont basés sur la dyade, c’est à dire le minimum conceptuel nécessaire pour exprimer une différence, en d’autres termes ce sont des nombres binaires ( par exemple le nombre 10 en base 2 est représenté par 1010). Dans ce micro monde pythagoricien inversé de l’automate programmable tout est représenté par des nombres : les images, les musiques, les noms, les dates, les livres, les théorèmes, les bruits, les voix, les plans, les routes, les formules, les mouvements, les connaissances, etc. Là où Pythagore expliquait le monde comme conséquence des nombres, l’ordinateur inverse la proposition et capte, code et réduit le monde à des nombres. Ou bien ne retrouve-t-il pas le moyen de rendre vraie la proposition pythagoricienne ?

Mais il y a encore plus étonnant. Cette représentation de l’univers par des nombres est codée sous forme de la dyade, du binaire : l’univers sous forme de 0 et de 1, de 0V et 5V. Autrement dit par cette machine l’Un et le multiple sont réductible à la dyade. Toute la pensée de Platon et d’Aristote, et même de tous les philosophes de toutes les époques tiennent maintenant sur beaucoup moins qu’un mm² de support physique. Toutes les pensées les plus complexes, les démonstrations les plus compliquées, les musiques les plus élaborées peuvent être réduites à des suites de 0 et de 1. Mais mémoriser des pensées sous forme encodée reste infiniment plus simple que de les comprendre.

 

Les réseaux de neurones


Hors des machines, dans la vie, une pensée simple ou complexe est portée par un cerveau. Ce cerveau est lui-même composé de milliards de neurones interconnectés qui s’envoient des messages électro-chimiques. La machine universelle, l’ordinateur, est capable via un programme de simuler le fonctionnement d’un neurone et de la relation à ses nombreux pairs. Une application peut mettre en œuvre des milliers de neurones interconnectés simulés dont les messages échangés se renforcent en fonction des données qu’on leur présente par exemple une image ( qui deviendra un nombre pour simplifier).

 Il va de soi que cette modélisation minimale se trouve à mille lieues de la complexité et de la plasticité du cerveau humain...

 

Un logiciel simulant un "réseau de neurones" fait en sorte de rendre plus ou moins opérantes les relations inter neurones suivant la classification adoptée pour les images présentées. L'idée consiste à corriger progressivement l'erreur du modèle par rapport à la cible pour la réduire au minimum. Le programme arrive ensuite à déterminer un résultat avec une probabilité de succès. Par exemple il reconnaît le chiffre 3 avec une probabilité de succès de 0,9. Cette probabilité est calculée à partir des nombres, les poids, portés par les relations entre les neurones. C’est ainsi qu’il est possible de produire des « réseaux de neurones » capables d’apprentissage supervisé, de "reconnaître" un 3 à partir de calculs sur des 0 et des 1 !  Les réseaux de neurones, en particulier les CNN ( convolution neuron network ou réseaux neuronaux convolutifs)(8) parviennent à des performances extraordinaires dans la reconnaissance d'image. Il savent trouver un visage dans une foule ou identifier des cancers sur des radiographies, parfois mieux que les experts humains.

Mais nommer ces systèmes "intelligents" est un abus de langage. Peuvent-ils étendre leurs capacités à raisonner?




Les LLM




Les Large Langage Model que sont ChatGPT, Claude, Mistral sont basés sur des réseaux de neurones et sur l’apprentissage. Cet apprentissage se fait sur l’ensemble d’Internet et de ses données textuelles. Mais au lieu de reconnaître des images ces applications vont tenter de trouver la probabilité la plus grande pour le prochain mot de la phrase en train de se construire et qui constitue la réponse à votre question. Le système apprend à reconnaître quel mot est souvent suivi de tel autre, ou dans quel contexte d'autres mots il apparaît fréquemment. Autrement dit cette intelligence artificielle n’a que des neurones ultra spécialisés à reconnaître des séquences de texte ( donc des nombres) sans les comprendre c’est à dire sans avoir aucune représentation du monde qui correspond aux caractères qu’elle renvoie. ( cf interview Yann le Cun (1) et article Apple (2)). Il y a la un parallèle à faire avec la controverse existant sur la physique quantique entre Bohr et Einstein. En effet le premier refuse, avec l'école de Copenhague, une description réaliste des phénomènes quantiques et se cantonne à la théorie, aux mesures et aux prédictions du modèle sans se prononcer sur la réalité sous-jacente (6). Il adopte par là une philosophie kantienne: on ne peut rien dire sur "la chose en soi", sur la réalité,  mais il est possible déterminer des lois à partir des phénomènes, des apparences. Les résultats des LLM sont aussi stupéfiants que les prédictions quantiques et très utiles, mais  parfois aberrants et stupides puisqu'ils ne connaissent rien de la réalité. Il leur est aussi reproché, à cause de cet algorithme d'apprentissage, de ne sélectionner que les réponses "moyennes" les plus conventionnelles trouvées sur les pages d'Internet, donc pas celles qui seraient les plus pointues ou les plus sensées. Ils ne font alors que renforcer les stéréotypes, les préjugés, ou même les erreurs, trouvés sur l'immense masse de données du réseau des réseaux
(3).

 Cette technologie qui va bouleverser le monde n’est pourtant assise que sur la dyade et sur les probabilités. Que vont donner les prochains modèles, qui seront véritablement intelligents, possédant une représentation du monde et des relations entre ses entités, qui délaisseront le binaire pour l’informatique quantique, incommensurablement plus rapide que les processeurs d’aujourd’hui, fondés sur des états multiples non binaires ? Dans « Une difficulté de la psychanalyse »(9) Sigmund Freud énonçait les trois grandes découvertes qui avaient humilié l’être humain, l’avait destitué et descendu de son piédestal : celle de l’héliocentrisme par Copernic, celle de sa descendance animale par Darwin, et celle de l’inconscient qui invalidait l’idée de l’autonomie de la raison. Il sera possible d’en ajouter une quatrième lorsque l’intelligence des machines supplantera réellement celle des hommes, mais nous n’en sommes pas là. Cependant les résultats actuels des LLM infligent d'ores et déjà une blessure narcissique à l'être qui érigeait sa faculté langagière au pinacle estimant supplanter toutes les créatures sur terre par la richesse de son lexique et de ses pensées. Une simple machine binaire, en piochant et copiant ce qu'elle trouve ici et là, peut aussi fournir des résultats dignes d'admiration.

Il y a un paradoxe, sinon un abîme, à constater d’un côté l’adoption généralisée de ces modèles énergivores à tel point qu’ils déterminent la politique énergétique des états (4) , les effets qu’ils propagent dans toute la société, éducation, production, finances, emploi, etc. et de l’autre côté le fait qu’ils ne traitent au plus bas niveau physique que deux tensions électriques, au niveau logique des nombres binaires et au niveau des données que des caractères de l’alphabet, des morceaux de phrases recopiées, et des probabilités. Le concept de finalité ou de sens leur est inconnu, ils ne manipulent seulement que statistiquement et aveuglément des tronçons sémantiques.

  Un des dangers les plus marquant aujourd'hui serait de confier des tâches de responsabilité importante à des agents LLM sans supervision, alors qu’ils ne possèdent aucune notion du bien et du mal ni même le moindre raisonnement. "Nul n'est méchant volontairement" nous dit Socrate, mais involontairement si.









1 Yann Le Cun « l’IA doit changer de paradigme »

https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/intelligence-artificielle-yan-lecun-llm-sont-conneries-atteindre-intelligence-humaine-ia-doit-changer-paradigme-128286/

2 « Understanding the Limitations of Mathematical Reasoning in Large Language Models »

https://arxiv.org/abs/2410.05229 

3 "Pour une intelligence artificielle au service de l’intérêt général" 

https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2025/2025_02_IA.pdf


4 "Où en est le déploiement des datacenters en France ? "

https://www.usinenouvelle.com/electronique-informatique/cloud-computing/datacenters/52-entreprises-accompagnees-par-letat-58-gigawatts-de-puissance-electrique-securisee-un-an-apres-le-sommet-sur-lia-ou-en-est-le-deploiement-des-datacenters-en-france.RB2RSXDIDVEBHJPT2IQRE3CN4E.html

5 Aristote, Métaphysique, Livre M, 1079 a 

6 "Controverse Einstein Bohr" 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/le-debat-einstein-bohr-quand-la-physique-quantique-fait-tiquer-9849615&ved=2ahUKEwi_0dTUqZOTAxUJVKQEHTIHD54QFnoECBgQAw&usg=AOvVaw2nQz0wru_E8WphLsFFAail 

7 "Comment fonctionne une machine de Türing"

https://interstices.info/comment-fonctionne-une-machine-de-turing/ 

8 Réseau neuronaux convolutifs

https://www.ibm.com/fr-fr/think/topics/convolutional-neural-networks

 9 Sigmund Freud, Une difficulté de la psychanalyse 1917

 

mardi 10 février 2026

relatif absolu morale et science

https://laphotographiescolaire.fr/wp-content/uploads/2023/01/Albert-Einstein-tire-la-langue-petite-.jpg
 
Considérant qu’elle a pour tâche de décrire précisément et universellement la réalité du monde, l’absolu fait-il partie du domaine réservé de la science ? Le relatif est-il plus spécifique de la morale, ses prescriptions et obligations changeant selon le temps et les lieux? Ou encore doit-on plutôt considérer cette distribution absolu/science relatif/morale de manière moins déterminée? Pascal et Einstein, deux scientifiques qui nous ont de surcroît légué leurs réflexions philosophiques nous aideront à éclaircir ces questions.

« Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature et il la croient suivre, comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau, mais où prendrons-nous un port dans la morale ?»(1)


    Blaise Pascal dans cette pensée du XVIIe décrit une opposition entre deux camps estimant chacun représenter la morale, celle ci représentant « l’ordre » conforme à la nature dans la société. Celui qui s’éloigne de la morale plonge donc dans le « dérèglement ». Les partisans des deux camps se renvoient des arguments identiques: « le langage est pareil de tous côtés ». L’image nautique qu’il choisit en référence à cette situation met en scène d’une part les passagers d’un navire : «ceux qui sont dans un vaisseau » et d’autre part ceux qui restent à terre au port au moment du départ : « ceux qui sont au bord ». Ces derniers constatent que ceux du navire s’éloignent du port ( donc de la morale). Mais à bon droit ceux qui depuis le navire voient le port qui bouge peuvent donc penser que ce sont les non partants qui s’éloignent ( ils « fuient »). Pascal introduit donc la notion de « point fixe » nécessaire pour départager ces deux opinions relatives et définir une vérité ferme. Il faut donc nous abstraire des deux scènes en quête d’un « point fixe » – par opposition à point mobile -, excluant la relativité du point de vue. Chacun parle « d’où il est » et incline son jugement influencé par sa situation. Pour situer cette pensée dans l’histoire particulière de Blaise Pascal, mathématicien et philosophe, et justement savoir « d’où il parle », il faut rappeler qu’il a écrit une « Méthode de perspective ». Le « point de vue » constituant un élément fondamental dans la perspective, il est aisé d’imaginer qu’il fut déterminant pour Pascal afin d’imaginer le concept de « point fixe », indépendant du point de vue. Dans « De l’esprit de géométrie » il formule l’ idée similaire d’un repère absolu, de principes, pour élaborer les démonstrations géométriques.

Cette pensée du point fixe revient plusieurs fois dans différents contexte chez Pascal. En effet elle est aisément généralisable. A propos de Justice par exemple :

« On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, en peu d’années de possession les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà.
Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes, mais qu’elle réside dans les lois naturelles. »(2)

La justice ne doit pas être une question de point de vue, de coutume, de géographie, mais elle doit s’exercer absolument et partout.




  Un autre savant a abordé l’idée de relativité : Albert Einstein à qui fut attribué le prix Nobel en 1921. Mais avec une approche très différente, en effet il s’appuie sur le « principe de relativité » qui a servi à élaborer la « théorie de la relativité »(3). Examinons le principe puis la théorie. Ce principe indique que quelque soit le référentiel ( statique pour Galilée, en mouvement pour Einstein comme un train, une formule 1) les lois de la physique, hormis durée et longueur, restent valables indépendamment de la vitesse (dans le train, dans la formule 1). Une pomme qui vous échappe dans le TGV à 300 km/h tombe pour vous toujours en ligne droite, comme elle le ferait si vous étiez en gare, les équations qui calculent la vitesse de sa chute sont les mêmes dans un mobile ou au repos. Cela même si elle décrit une parabole par rapport au talus.

  Quant à la théorie de la relativité restreinte elle s’appuie sur ce « principe de relativité » . Que dit-elle en terme simple ? Que des données que nous pensons absolues : le temps et les longueurs, ne le sont pas, malgré l’invariance des lois physiques dans chaque repère. Envoyez dans l’espace un vaisseau spatial ( ou un boulet) parti en ligne droite et à une vitesse uniforme proche de la lumière ( 300000km/s) Le vaisseau fait demi-tour au bout de 6 mois et il revient sur terre . Cette théorie permet de calculer que pour les astronautes embarqués dans le vaisseau, ainsi que pour l’horloge qu’ils ont emmenée, la durée du voyage total s’ils la mesurent sera de moins de six mois et non de un an. Ce paradoxe ( dit « du boulet » ou « des jumeaux ») fut énoncé par Paul Langevin, qui propagea cette théorie en France, dans une conférence en 1911(4)(5). Les équations qui calculent ce décalage sont nommées transformation de Lorentz(*), physicien qui fut prix Nobel en 1902. Pourtant dans le vaisseau le temps propre (local) aux Astronautes se décompte toujours en heures, minutes, secondes. Ce qui rend perceptible cette différence de durée ne provient que de la comparaison terre versus vaisseau à l’aide des équations de Lorentz. Dans le vaisseau, par rapport à la terre, les longueurs rapetissent et l’horloge ralentit. Ce phénomène est particulièrement difficile à appréhender pour l’esprit, personne n’arrive à se figurer mentalement que deux horloges synchronisées au départ et battant au même rythme puissent avoir un décalage de 6 mois au retour. Chaque repère possède son temps propre, mais une fois comparé ils sont différents. Il y a donc une relativité- chaque repère est relatif à l’autre- mais il y a aussi un point fixe : la théorie de la relativité restreinte et les équations de passage d’un système à l’autre.

  Autrement dit Einstein et Pascal ne sont pas des relativistes, ils recherchent des vérités générales.

  Ce résultat semble tellement impossible que même de grands philosophes ne l’ont pas admis instantanément. Dans une grande partie de son œuvre Bergson a pensé le temps. Lorsqu’il assiste à la conférence de Langevin il décide s’intéresser à cette théorie et commence de rédiger « Durée et simultanéité »(6) pour confronter sa vision du temps à celle de la théorie de la relativité. Jean-Marc Levy-Leblond , physicien édite de nouveau cette œuvre annotée en 2021, et explique les incompréhensions de Bergson à propos de cette théorie difficile. A plusieurs reprises Bergson considère que le paradoxe « du boulet » est impossible car décrit une symétrie parfaite entre Paul qui reste et Pierre qui part ( à l’intérieur par le boulet). Il est possible, dit il, de considérer que pour Pierre, c’est Paul qui part, par conséquent c’est lui qui vivrait une durée de six mois, ce qui rend donc impossible cette expérience. Il suffirait mentalement de changer le « mobile » pour que la réalité change ce qui est absurde. Bergson exprime cette « symétrie » ainsi :

« La symétrie est parfaite : nous avons affaire, en somme, à deux systèmes S et S’, que rien ne nous empêche de supposer identiques ; et l’on voit que la situation de Pierre et celle de Paul, se prenant respectivement chacun pour système de référence et par la même s’immobilisant, sont interchangeables ».(7)

Levy-Leblond répond dans sa note n°72:

« Bergson commet ici une erreur essentielle, commune à la plupart des auteurs qui récusent le pseudo-paradoxe des jumeaux. La symétrie n’est pas parfaite, car la réciprocité ne vaut que pour des systèmes en mouvement relatif uniforme, ce qui n’est pas le cas de Pierre par rapport à Paul, puisque son voyage d’aller et retour exige évidemment des modifications de sa vitesse, tant en grandeur qu’en direction. »

Il précise en suite dans sa note n°74 :

« Le voyageur du train ( ou du boulet) éprouve effectivement une secousse ( au départ), contrairement à celui de la gare ( ou du pas de tir), il n’y a donc pas symétrie ».


Tout au long du livre il montre que Bergson n’assimile pas bien la théorie car ce dernier considère qu’il y a un temps « réel » celui du repère fixe, et un temps « virtuel » celui du calcul du temps dans le mobile. Or comme l’énonce Levy-Leblond dans sa note n°65 :

« En vérité, l’essence de la relativité est de mettre sur le même plan différentes versions réelles »

  Situation qui reste difficile à appréhender puisque pour la pensée mécaniste ( celle de Galilée ou Newton) il n’y a qu’un temps et il est absolu. 
  Ce retournement de pensée bouscule les fondements et n’emporte pas facilement l’adhésion, la preuve en est apportée par Hendrik Lorentz lui-même qui a formulé sa fameuse transformation et incité Einstein à poursuivre la réflexion. En effet Lorentz ne croyait pas que les équations dont il était le génial auteur décrivaient la réalité, c’est à dire des temps propres à chaque système, mais plutôt constituaient une représentation mentale pratique. Voici ce qu’expliquait Louis de Broglie, prix Nobel de physique en 1929, à propos de Lorentz lors d’un hommage rendu en 1951(8).




« Le temps local et les systèmes de coordonnées que le groupe de transformation dont il était l’inventeur l’amenait à envisager ne lui paraissaient que des artifices de calcul permettant de mettre sous une forme plus élégante et plus commode les équations de la théorie (*). Il restait un pas essentiel à faire : abandonner la notion de temps absolu, rejeter la conception de l’éther devenue inutile et même gênante, admettre dans toute sa généralité comme s’appliquant à tous les phénomènes physiques le principe de relativité valable en Mécanique qui rend équivalents tous les systèmes de référence non accélérés en mouvement rectiligne uniforme les uns par rapport aux autres, enfin considérer tous les systèmes de coordonnées introduits par Lorenz dans sa transformation devant être traités sur un parfait pied d’égalité et définissant pour tout observateur, et aussi légitimement pour chacun d’eux, les notions d’espace et de temps tels qu’il les utilise pour repérer les phénomènes physiques. »

 Lorentz restait dans le cadre explicatif de la mécanique classique donc sur le temps absolu malgré ses équations qui démontraient le contraire. Il fut ainsi celui qui représenta la charnière entre la Mécanique et le basculement vers l’électromagnétisme et de nouvelles lois qui englobent plus justement nos représentations de l’univers.









  D'un point de vue philosophique il y a donc une différence fondamentale entre la relativité de Pascal et celle d’Einstein, entre le « point fixe » face à la relativité des points de vues et la théorie de la relativité. Pascal cherche à disqualifier des points de vue relatifs erronés pour énoncer une vérité fixe, Einstein ( avec Lorenz) à fixer les formules de passage de l’une à l’autre afin de faire cohabiter plusieurs points de vues correspondant à autant de vérités. Quand plusieurs vérités contradictoires se présentent à notre raison, il y a donc une porte de sortie : la remise en cause des concepts sous-jacents, comme ici le temps et l’espace.

  Mais cette comparaison entre deux conceptions de la relativité a ses limites. Elle démontre que la relativité en morale conduit à une pensée différente que celle de son homologue dans les sciences. Les civilisations ne sont pas des repères orthonormés, il n’y a aucune transformation logique ou mathématique pour passer du cannibalisme à la nourriture vegan, de la lapidation à la cour de cassation. Le cannibalisme est un crime pour les sociétés occidentales, de même que les mutilations sexuelles, alors que pour d’autres civilisations ils font partie d’un mode de vie. Toutes les cultures constituent un vivier, une représentation étincelante de la richesse de l’espèce humaine, elle doivent par conséquent être respectées, ou même admirées et chacune a « sa vérité ». Mais ce jugement n’est possible que si elle ne cohabitent pas et vivent séparément. Sinon il doit être adapté car elles représentent des valeurs différentes, parfois contradictoires. Si elles se mixent et franchissent les barrières, alors le relativisme échoue devant cette évidence: on ne peut respecter un acte criminel fût il commis par un représentant d’une civilisation admirable par ailleurs. Les valeurs d’une société forment ainsi un horizon absolu à défendre, qui n’est justifié que par une histoire et la coutume et non par la rationalité comme l’explique Max Weber évoquant la « guerre des dieux » et le polythéisme des valeurs(9). Ainsi par exemple la liberté arrive en premier dans la devise de la République (liberté, égalité, fraternité), ainsi que les droits de l’homme, alors que la Russie est loin de considérer la même hiérarchie.

  Mais, pour une nation ou une civilisation, affirmer ses propres valeurs comme absolues conduit à vouloir les imposer ailleurs puisqu’elles sont considérées comme « universelles ». Loin du fameux respect dû aux cultures différentes nous tombons alors dans la colonisation ou l’impérialisme culturel, la controverse de Valadolid condense un florilège de cette pensée. Le « droit à l’ingérence », en opposition à la souveraineté qui seule est fondée en droit international, part aussi du principe que certaines valeurs sont partagées par l’humanité, qu’il serait donc légal de les imposer. Bien que chaque pays, ou civilisation, considère ses valeurs comme absolues, vaut-il mieux, afin de sauver le concept de souveraineté et la paix du monde, admettre qu’elles puissent différer ailleurs ? Les guerres d’invasion sont souvent le résultat d’une réponse négative à cette question, mais aussi les guerres « justes » décrites par Michael Walzer(10). Chacun estime se battre pour le « bien » mais les conceptions du « bien » diffèrent de par le monde. C’est pourquoi le point fixe doit rester le droit international, le seul qui permette de départager le légal de l’illégal.




(*) Transformation de Lorentz 






(1) Blaise Pascal, Les Pensées , Seuil/ Lafuma 1992, n° 687 
(2) Ibid, n° 60 
(3) Albert Einstein, La Relativité, Petite Bibliothèque Payot, Paris 1956 
(4) Paul Langevin, Le Paradoxe des jumeaux : deux conférences sur la relativité (édition commentée par Élie During), Presses universitaires de Paris-Ouest, 2016. 
(5) Paul Langevin, L'Évolution de l'espace et du temps (Conférence faite au Congrès de philosophie de Bologne en 1911), publiée dans la Revue "Scientia", Vol. 10, p. 31, 1911. 
(6) Bergson, Durée et simultanéité, GF Flammarion 2021 Edition J.M.Levy-Leblond 
(7) Ibid, p 272 
(8) Louis de Broglie, Notice sur la vie et l’œuvre de Hendrik Antoon Lorentz, Conférence du 10 décembre 1951. 
(9) Max Weber, Le Savant et le Politique, La Découverte, 2003 
(10) 
Guerres justes et injustes, Michael Walzer, Folio essai, 2006

vendredi 16 janvier 2026

L'Etonnement




  Quoi de plus étonnant que l’étonnement ? Souvent les philosophes l’ont mentionné comme condition à la philosophie. En premier lieu Socrate lorsqu’il répond à Théétète:

« [...]car c’est la vraie marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n’a pas d’autre origine[...] »(1)

Mais aussi Aristote, alors qu’il traite de la sagesse et de la science: 

« C’est en effet par l’étonnement que les humains, maintenant aussi bien qu’au début, commencent par philosopher[...] »(2)

Schopenhauer y relève un trait spécifiquement humain : 
 
"hormis l’homme aucun être ne s’étonne de sa propre existence. […]" (3) 

  Il est pourtant « étonnant » d’admettre que le philosophe, être rationnel par excellence,  qui manipule les concepts à l’aide de la raison,  qui veut s’affranchir des passions pour mieux raisonner, valorise une émotion. D’où vient l’idée que l’étonnement serait nécessaire au philosophe, sa marque de fabrique comme le prétend Socrate , ou encore qu’il marque le début d’un chemin philosophique comme le dit Aristote ? Le béotien imagine plutôt que le philosophe sera celui qui apprend la sagesse et la prendra en amitié ( Phillia : amitié, sofia : sagesse). Ou bien qu’il s’attelle d’emblée aux problèmes métaphysiques, l’âme, le monde, dieu… ou aux questions éthiques, logiques ou physiques comme les Stoïciens. Alors pourquoi l’étonnement, cette sensation que tout le monde éprouve, serait-elle à l’origine du parcours philosophique ? 


Une émotion

  Définir l’étonnement semble une tâche insurmontable au même titre qu’expliquer le sentiment de peur ou de joie dont l’existence est ancrée dans nos gènes : personne n’apprend à avoir peur, être joyeux ou étonné. L’étonnement est donc un donné de l’espèce dès la naissance, un sentiment inné. Sans doute même apparaît-il de la façon la plus formidable à cette occasion de notre venue au monde face, littéralement, à un nouvel univers.


  L’étonnement, défini en négatif, surviendrait à l'occasion de ce que l’on attend pas. La « surprise » correspond aussi à cette définition, mais l’étonnement ne revendique pas la même soudaineté. La surprise implique le présent, l’immédiateté, l’instant, un évènement, un fait qui survient subitement,. Elle est souvent accompagnée de dissimulation : « être pris par surprise » suppose que celui qui surprend a élaboré un stratagème. Le cadeau « surprise » est emballé soigneusement et dissimulé. L’on voile les yeux de l’être aimé avant de lui faire découvrir « la surprise ». La surprise est « auto-suffisante » une fois qu’on en a découvert la nature, elle s’épuise d’elle même, elle n’est plus une surprise.

  Alors que l’étonnement lui ne suppose aucune préméditation intentionnelle et peut être un sentiment durable. Il est fréquemment accompagné d’incompréhension et de la question pourquoi ? Il est possible d’être étonné sans être surpris, a posteriori, lorsque reviennent des scènes anciennes mémorisées par exemple. L’étonnement peut survenir dans le calme, sans évènement particulier, lors de la lecture d’un roman, ou bien de deux idées que l’on rapproche par la pensée. L’étonnement peut venir de l’absence de compréhension d’un phénomène, d’un moment où l’on reste interloqué lors d’une scène dans la rue, en regardant un film, en écoutant un discours, ou même en se souvenant d’un rêve. Un processus lent peut provoquer un étonnement qui dure, et le faire évoluer en rythme avec son déroulement : un insecte inconnu et bizarre rampe lentement à vos pieds, un curieux nuage de forme humaine se déplace lentement dans le ciel...

  Comment décrire la sensation d’étonnement ? quelque chose met en difficulté l’entendement et nos connaissances habituelles ne peuvent s’appliquer à la situation. Kant évoque, face au sublime qui n’est pas une notion tellement éloignée, une violence faite à l’imagination. A la fois l’entendement et l’imagination sont tous deux pris en défaut. On ne comprend pas comment est arrivé ce qu’on n’avait pas imaginé.

  L’étonnement contrevient à l’habitude, il en est même presque le contraire. L’habitude se fonde dans la répétition tandis que celui-ci de manière unique inscrit dans le temps une rupture, une nouvelle modalité, un surgissement d’étrangeté. Étranges, par exemple, sont les premières lectures d’Aristote qui étonne par sa façon de penser qui ne ressemble pour le néophyte contemporain à rien de connu ou d’imaginable.   Pourtant d’après Schopenhauer, le philosophe doit interroger l’habitude :

  « De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire ; tandis que l’étonnement du savant ne se produit qu’à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. »(4) 

Ainsi pour Schopenhauer il conviendrait d’étendre le spectre de l’étonnement. C’est à dire que l’étonnement pour le philosophe devient une sorte d’outil, d’attitude ou de condition à une propédeutique qui introduit au « pourquoi ».




Le questionnement 


  En effet l’étonnement est souvent accompagné d’un pourquoi, d’une question. Lorsque Trump veut annexer le Groënland ou rattacher le Canada aux US chacun est étonné, aucun président des Etats-Unis n’a jamais manifesté de telles attitudes. C'est donc  inhabituel et cela entraîne un questionnement. Lorsque nos ancêtres vivaient des éclipses totales, ou voyaient des arbres foudroyés ( étonnement vient du latin adtonare: frapper du tonnerre)  il devait en être de même, ce qui conduit à des interrogations sur la nature. D’où l’on s’aperçoit que l’étonnement à propos de faits inhabituels se trouve très souvent à l’origine d’une recherche des causes.

  Mais à l’inverse, comme le propose Schopenhauer, il conviendrait aussi de s’étonner de qu’on admet sans réfléchir, par habitude, comme les traditions, les préjugés, l’idéologie, ou l’opinion générale que les grecs nommaient doxa. Donc loin d’attendre passivement l’étonnement, il faudrait regarder chaque jour d’un œil neuf. Pourquoi les chiens ont quatre pattes et les poules seulement deux ? Pourquoi lorsqu’on jette une pomme elle se dirige toujours vers le sol ? Pourquoi a-t-on peur des dieux ?

  Pourquoi l’égalité, la fraternité, la liberté, la justice sont elles recherchées? S’étonner de tout devient une attitude face à la vie, un rempart contre l’ennui et revient à s’embarquer sur les flots vivifiants d’un fleuve où à chaque instant les rives proposent de nouveaux paysages à découvrir.

  Mais mettre le pied sur la rive peut être dangereux. S’affranchir de la pensée commune pour penser par soi-même ( tout en montant « sur les épaules des géants » qui nous ont précédés) peut conduire à une totale déstabilisation, et même à la mort. A la fin de l’allégorie de la caverne, dans laquelle tous ceux qui y vivent enchaînés ne voient que des ombres du réel, celui qui en est sorti et qui a vu la vraie vie, la lumière de la vérité, est menacé. il risque la mort:

  « Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?»(5)

  Mais L'étonnement ne suffit pas à atteindre la vérité. Remettre toujours en question les phénomènes ou les connaissances installées peut aussi conduire à un travers : le complotisme ( cf https://billetgratuit.blogspot.com/2025/02/induction-et-complotisme.html) . En effet si vous vous étonnez de vivre sur un globe et remettez en question la rotondité de la terre vous allez devoir vous demander pourquoi tout le monde tente de vous persuader du contraire, comme si un complot était hourdi contre vous. L’étonnement ne suffit donc pas à initier et élaborer des connaissances solides, il faut consacrer à la recherche du savoir une méthode : celle de la science qui consiste à adopter certes une position critique mais aussi à étudier les raisonnements, les preuves qu’on apportées nos illustres prédécesseurs qui conduisent au consensus, plutôt que de rester campés sur de simples opinions qui ne s’appuient sur aucune démonstration. Ceci aussi bien en ce qui concerne la science que la philosophie.




(1) Platon, Le Théétète, Garnier Flammarion, 115d

(2) Aristote, Métaphysique, Garnier Flammarion, 2008, Livre A, 982b, 10

(3) Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, Quadrige/PUF, 2009, suppléments, Chap. XVII.p851

(4) Ibid, p 852

(5) Platon, La République, Livre VII

lundi 29 décembre 2025

au temps pour moi

« Il faut laisser faire le temps », « le temps a fait son œuvre », « le temps a laissé son empreinte », ou bien comme disait Virgile : « le temps emporte tout, l’esprit comme le reste ». La langue est riche d’expressions qui présentent le temps comme un acteur du changement, un sujet à part entière qui agit sur tous les objets du monde. Or toute action ou modification du monde physique implique au moins quelque chose qui puisse agir et autre chose pâtir. En y regardant de plus près, ce n’est pas le temps qui dégrade une pierre ou une berge, mais l’érosion. L’érosion est provoquée par des acteurs naturels tels le vent ou les vagues qui agissent répétitivement un grand nombre de fois. Lorsqu’elle décrit le temps comme agissant la langue nous abuse, ce sont les corps qui sont en jeu.


La physique stoïcienne dénie au temps le statut d’un acteur. Elle partitionne le monde entre les corps d’un côté, qui peuvent agir et pâtir, telle une pierre ou un bâton et les incorporels de l’autre qui n’ont aucun moyen d’agir. Du côté des incorporels nous trouvons les expressions de la langue parlée, nommés « dicibles » ( lekta en grec ancien), qui décrivent des états de fait de la réalité ou de la fiction. Ces dicibles, incorporels, sont composés de sons qui n’ont aucune action sur les corps. Le temps lui aussi est catégorisé comme « incorporel ». Dans cette physique stoïcienne toute modification d’un corps implique un autre corps par conséquent un incorporel tel le temps n’y est pour rien.


Mais, dira-t-on, plus le temps passe plus les monuments s’effritent et s’abîment, plus les vagues érodent la plage, il y a donc bien un paramètre temps dans ces lentes destructions? Un Stoïcien répondrait que ce sont les assauts réitérés des agressions climatiques et chimiques qui détériorent les pierres des cathédrales. De même l’érosion de la plage évolue en fonction du nombre de vagues et de leur ampleur, et ce n’est pas le temps ( nous ne parlons pas du temps météorologique ici) qui les cause.


Le temps « s’écoule » dit-on alors que ces modifications s’opèrent, mais il n’en est pas responsable. Le temps permet de mesurer le mouvement du monde qui se transforme, mais il n’est pas à l’origine de ce mouvement, il en est l’effet.


Car nous comptons le temps à l’aide et en fonction du mouvement : mouvement des astres, du balancier de l’horloge, de l’aiguille ou de la montre, vibration du quartz, etc. ainsi le temps se révèle non comme une cause mais comme une conséquence du mouvement.


« Il est donc bien vrai que le temps se mesure par l’intermédiaire du mouvement »(14)

nous dit Bergson. Pas de mouvement, pas de changement, pas de temps. La causalité appartient au monde des corps ainsi que l’effectivité, le temps n’est jamais une cause physique, il n’est qu’une mesure du mouvement à l’aide d’un mouvement.


Pour Aristote tout est mouvement. La physique, selon lui est l’étude des être naturels c’est à dire « des êtres qui portent en eux-mêmes le principe de leur mouvement ». Voici sa définition du temps dans « La Physique » Livre III, §4 :


En effet, voici bien ce qu'est le temps : le nombre du mouvement par rapport à l'antérieur et au postérieur. Ainsi donc, le temps n'est le mouvement qu'en tant que le mouvement est susceptible d'être évalué numériquement. Et la preuve, c'est que c'est par le nombre que nous jugeons du plus et du moins, et que c'est par le temps que nous jugeons que le mouvement est plus grand ou plus petit. Donc, le temps est une sorte de nombre.


Bergson décrit encore plus précisément la mesure du temps. Sur une horloge elle nécessite la simultanéité entre un phénomène ( un coureur qui sort des starting block) et la position de l’aiguille sur le cadran qui constitue le départ du comptage. Puis une autre simultanéité entre un autre état du phénomène ( un coureur qui franchit la ligne) et une autre position de l’aiguille. Bergson conclut : 

 
« Mesurer du temps consiste à nombrer des spontanéités »(13)

Mesurer le temps permet de mieux étudier les causes et les effets dans la nature, donc à constater le déterminisme omniprésent sous les phénomènes.


Le déterminisme et le temps


Les Stoïciens décrivent un monde ultra déterminé qui ne laisse que peu de place à la liberté et aux actions humaines. Le monde évolue jusqu’à l’explosion finale ( ekpurosis) puis recommence ( palingénésie) et se répète de façon exactement identique sur la même durée. Lorsque Virgile décrit le temps comme emportant l’esprit, que veut-il dire ? Certainement que nos facultés intellectuelles décroissent avec la vieillesse. Mais là encore ce n’est pas le temps qui modifie les connexions neuronales, il y a un déterminisme dans le fonctionnement des cellules qui les conduit vers la mort et la désagrégation. 

A propos de cette désagrégation Aristote évoque la « corruption ». Dans son traité «De la génération et de la corruption » , il décrit la croissance, la décroissance et l’altération comme des mouvements. Il explique que les choses s’altèrent par modification de leurs propriétés. Mais pourquoi ces propriétés s’altèrent-elles se questionne-t-il? En ce qui concerne les vivants donc la biologie, nous pouvons répondre aujourd’hui que le plan et le comportement de nos cellules proviennent de l’ADN, ainsi ce n’est pas le temps ni l’âge qui nous conduit à la mort mais la programmation des éléments infinitésimaux qui nous constituent. Cette programmation, ce déterminisme, ce mouvement, conduisent tous les êtres à la perte de l’équilibre vital et finalement à la dissolution de leurs éléments dans l’univers.  


Le temps comme sens interne

Cependant il y a un temps moins objectif et saisissable que le temps décrit par Virgile: le temps intérieur, le temps subjectif que nous ressentons les yeux fermés. Le temps comme «forme du sens interne » comme l’appelle Kant dans sa « Critique de la raison pure » au chapitre sur l’Esthétique transcendantale. Il se résume par une sensation de quelque chose qui « se passe » que nous ne pouvons justement pas mesurer : « c’est long » ou « c’est court » résument les vagues descriptions de ce sentiment. Il permet de ressentir aussi ce que signifie « avant », « après » ou « simultanément ».


Ce sens interne ordonne la réalité et lui donne un cadre sans quoi elle serait pour nous un chaos explique Kant. Grâce à ce sens nous rangeons les évènements sur une ligne fléchée que nous appelons « temps », d’un côté le passé et de l’autre l’avenir, remplis respectivement par la mémoire et l’imagination, qui nous permet aussi de distinguer les causes et les effets, les premiers étant succédés par les seconds. Car il ne peut y avoir de causalité hors du cadre du temps (et hors de notre esprit, puisque la causalité est une catégorie « a priori » ou innée de l’entendement explique Kant). Cependant le temps lui-même n’est pas une cause, il en est une condition de possibilité. Pour Bergson, ce temps « interne » est nommé durée. 


La durée



« Il n’est pas douteux que le temps se confonde d’abord pour nous avec la continuité de notre vie intérieure. Qu’est ce que cette continuité ? Celle d’un écoulement ou d’un passage qui se suffisent à eux-mêmes, l’écoulement n’impliquant pas une chose qui coule et le passage ne présupposant pas des états par lesquels on passe : la chose et l’état ne sont que des instantanés artificiellement pris sur la transition ; et cette transition, seule naturellement expérimentée, est la durée même. » (15)



Bergson dans « La pensée et le mouvant » se concentre sur la « durée ». La durée c’est la vie elle-même se déployant et résistant à toute nos tentatives intellectuelles de la découper en tranche. L’intellect et la science, donc la physique depuis Descartes, n’analysent les objets du monde que comme composés de matière «étendue ». Matière extension dotée de longueur ou largeur d’un côté et temps comme suite d’« instants » de l’autre. Dans cette physique le mouvement est réduit à des mesures et perd tout sens profond, la croissance des vivants devient des millimètres ou des centimètres, le temps des secondes ou des minutes . Pour Bergson l’esprit c’est autre chose, il n’est pas seulement matière et mécanique, mais capable d’intuition et de création, c’est à dire qu’il est lui aussi mouvement, mouvement de sensations et de compréhensions.


« L’intuition dont nous parlons porte donc avant tout sur la durée intérieure. Elle saisit une succession qui n’est pas juxtaposition, une croissance par le dedans, le prolongement ininterrompu du passé dans un présent qui empiète sur l’avenir ».


Comprendre vraiment le changement en tant que dynamique reste difficile pour la science physique. Il oppose l’intuition ( ie : la connaissance immédiate) à l’intelligence :


« [...] le changement pur, la durée réelle, est chose spirituelle ou imprégnée de spiritualité. L’intuition est ce qui atteint l’esprit, la durée, le changement pur […] penser intuitivement est penser en durée. […] quant à la chose, telle que l’intelligence l’entend, c’est une coupe pratiquée au milieu du devenir et érigée par notre esprit en substitut de l’ensemble. »


En effet contempler le bruissement des feuilles du tremble sous le vent implique d’accorder la mélodie intérieure de notre conscience et notre compréhension immédiate avec ce mouvement extérieur. Tandis qu’étudier une « chose » au moyen de l’intelligence nécessite de détacher une partie d’un ensemble, réaliser à la fois une coupe dans la nature et dans le temps de son évolution.


Le temps comme espace


Tout évènement se situe dans l’espace et dans le temps. Il est facile de dessiner ou de visualiser quelque objet matériel dans l’espace, beaucoup plus difficile d’imaginer un objet dans le temps. Il est coutumier d’esquisser le temps comme une ligne ou une flèche, mais cela nous ramène dans l’espace et non dans le temps qui reste essentiellement non figurable car appartenant au domaine de la sensation pure. Le temps, lorsqu’il évoque un « avant » ou un « après », emprunte aussi au vocabulaire spatial. Pour nous orienter dans l’espace nous indiquons « avant le magasin sur la droite», ou « juste après la poste » dominés par ce besoin de tout ordonner autour de nous pour communiquer ou donner du sens à nos actions. Dire « tu fais tes devoirs avant de jouer » revient à créer un itinéraire imaginaire dans lequel il faut d’abord passer par l’étape « devoir » avant d’arriver plus loin à l’étape « jouet ». Le temps, outre son expression spatiale, est souvent relié au concept de finalité. Figurer le temps avec une ligne fléchée permet ainsi d’indiquer spatialement la direction de l’étape finale (dans notre exemple « jouer »), qui spécifie le « ce en vue de quoi » aristotélicien pour lequel nous agissons (le télos) la fin, le but.


Tant d’expressions


La langue regorge de métaphores qui jouent avec le mot « temps ».

« Avoir du temps devant soi » nous ramène à l’espace, au corps et à un vide qui s’offre « devant » lui. Cet espace, ce vide, nous le possédons comme l’indique le verbe avoir, nous en somme même propriétaire : usus, abusus, fructus. Nous pouvons en faire ce que nous voulons. Cet locution énonce implicitement qu’il nous est loisible de choisir nos actions, contrairement à « je n’ai pas le temps » qui rejette une action possible faute de « posséder » le temps.

La langue nous permet aussi de « gagner du temps ». Lorsqu’une fin ( un but) est visée, par exemple se rendre au moyen d’une voiture à une destination X ou Y, « Waze » ou « Maps » proposent plusieurs itinéraires alternatifs. Si nous choisissons le plus court nous « gagnons » du temps. Qu’est ce que cela signifie ? Que nous pourrons lors des étapes, à l’arrivée ou avant le départ exécuter plus d’actions. En fait nous « gagnons » du possible, des actions, du mouvement, de la liberté recouverts par le vocable « temps ». Il faut entendre ici « action » au sens large : ainsi nous pouvons considérer que réfléchir ou dormir constituent aussi des actes.

« Perdre du temps », qui signifie l’inverse, implique aussi une finalité. Toute action qui ne s’ordonne pas parfaitement dans la recherche du but fait échouer la rationalité qui s’y rattache impérativement. Si lors d’un marathon le coureur musarde et regarde le paysage nous dirons qu’il « perd » du temps, cela signifie que son mouvement est stoppé relativement aux autres coureurs. En réalité ce n’est pas du temps qu’il perd mais des mètres, il n’effectue pas la distance qu’il aurait pu parcourir relativement aux autres. Il perd du terrain, donc la course et des places, alors qu’il s’arrête pour sa béate contemplation.

« Le temps c’est de l’argent » file encore plus loin la métaphore. Nous savons maintenant que « temps » est employé dans la langue en guise de « mouvement » ou « action ». L’ identification entre temps et argent nous plonge ici dans un monde de cupidité et signifie que tous nos mouvements et nos actions sont circonscrits virtuellement dans la sphère de l’enrichissement, ils vont nous permettre de nous remplir les poches. Le temps a bon dos, lorsque la langue véhicule l’idéologie. Il y a d’ailleurs un air de famille entre ces deux termes « temps » et « argent », ou « monnaie », car les deux sont des truchements. En effet la monnaie « vaut pour » quelque chose qu’elle permet d’échanger. Il en est de même pour le temps qui dans ces locution « vaut pour » les mouvements ou actions possibles qu’il recouvre. Tous les deux sont en somme, pour la langue, des jokers, des possibilités d’échange.

Le temps passe

Parmi ces tropes il en est un qui résume bien une conception du temps erronée, celui du « temps qui passe ». En réalité, c’est la nature qui passe et comme le dit Alfred North Whitehead dans « Le concept de nature » :


« Je crois être en cette doctrine en plein accord avec Bergson, bien qu’il utilise le mot temps pour le fait fondamental que j’appelle le passage de la nature »(1)


C’est bien ce que nous constatons, la nature passe et puisque nous durons en elle nous en percevons quelques aspects. Il y a un mouvement général du monde dont nous captons quelques évènements discernables dans une certaine durée que nous appelons le présent.

Bergson énonce la même idée :

« Oui c’est nous qui passons quand nous disons que le temps passe »(12)

Notre sensibilité ne sépare pas, contrairement à la science, abstraitement l’espace et le temps. Autant Bergson que Whitehead plaident pour appréhender  le monde sans détacher le temps de la nature qui passe. On trouve chez ce dernier des échos à la pensée stoïcienne de l’insertion de l’homme dans un tout cosmique : 


« Un évènement isolé n’est pas un évènement, parce que chaque évènement est un facteur d’un tout plus large et signifie ce tout. Il ne peut y avoir nul temps en dehors de l’espace ; et nul espace en dehors du temps ; et ni espace ni temps en dehors du passage des évènements de la nature . »

Aussi si nous voulons conserver une réflexion au-delà de la physique, donc une métaphysique, il nous faut appréhender la durée, c’est à dire une nature évènementielle chargée de relations entre les entités que nous percevons et entre celles que nous ne percevons pas. Pour Whitehead la science physique a réussi à modéliser et à prédire, mais elle est restée longtemps engoncée dans la réflexion aristotélicienne initiale qui confère à la matière la base de sa réflexion. En modifiant la notion d’espace et de temps la théorie de la relativité d’Einstein a révolutionné la vision du monde héritée d’Aristote ou de Newton. Aujourd’hui la physique quantique arrive aux limites de notre conception du réel. Elle est capable de prévoir sans erreurs des résultats sous forme de probabilités, donc elle est donc essentielle et fondamentalement utile. Mais nous sommes incapable de comprendre et de nous figurer les phénomènes inouïs qu’elle découvre ( cf par exemple l’intrication qui permet une action à distance – quelque soit cette distance – cf https://www.unige.ch/sciences/physique/actualites/mesurer-distance-des-particules-grace-lintrication-quantique , ou l’expérience des fentes de Young, cf https://www.youtube.com/watch?v=zPolTp0ddRg ), hors de notre vision habituelle du monde, qui surviennent à l’échelle des ondes/corpuscules. Physique et philosophie retrouvent une proximité abandonnée depuis l’époque classique(16).










* scolastique : « l'enseignement philosophique plus ou moins asservi à la théologie et à l'autorité d'Aristote qui fut donné aux clercs dans les écoles monastiques et dans les universités, notamment celle de Paris, pendant le moyen âge et principalement du douzième au quinzième »



(1) Le Concept de Nature, Alfred North Whitehead, 1920 ,VRIN, bibliothèque des textes philosophiques.

(2) Les Présocratiques, Jean-Paul Dumont, 1988 , La pléiade,Gallimard, p.236, VII

(3) Ibid. p.252 XLIX

(4) La Physique, VRIN, 2008, Livre II, Chap. 1, 192b10

(5) Le Timée, Platon, 1992, GF Flammarion, 45b-46a

(6) De la sensation et des choses sensible, Aristote, Opuscules, Dumont,1847, p2

(7) Vie et doctrine des philosophes illustres, Diogène Laërce, LGF, 1999, Livre VII, 49

(8) Traité de l’âme, Aristote, Pocket, 2009, Livre II, chap.I. 412a

(9) Somme théologique, St Thomas d’Aquin, IA-IIAE-Q.85, Art.6

(10) Aristote, Pierre-Marie Morel, GF Flammarion, 2003, p109.

(11) Spinoza, Éthique, Gallimard, 1954, I, proposition XXIX, scolie)

(12) Bergson, Durée et simultanéité, 1922, J.M.Levy-Leblond, p134

(13) Ibid, p129

(14) Ibid, p120

(15) Ibid, p112

(16) Bernard d’Espagnat, Dunod, A la recherche du réel