vendredi 25 septembre 2026

Sphères de justice

Qu’est ce qu’une communauté? Comme l’étymologie le suggère ( cum munus, « avec »+ « charge », « ressource »), il s’agit de posséder quelque chose en commun, mais aussi de partager des ressources à l’intérieur d’ un groupe. Ce peut être une foi, un espoir, un intérêt, un but...

Les êtres vivants s’organisent souvent sur ce mode et partagent leur lieu de vie, leur nourriture, leurs règles de vie, etc. telles les fourmis, les abeilles, les humains…

Mais alors que les règles et les modes de vie semblent se répéter inexorablement dans la sphère animale, elles fluctuent sensiblement chez les humains à travers le temps et l’espace. Longtemps chez ces derniers l’organisation des groupes sociaux a reposé sur la force. Dans nos communautés modernes l’affiliation au groupe et les règles qui s’imposent sont le plus souvent collégiales et discutées et négociées.

Cela concerne aussi bien un club de sport, une association d’amoureux de la nature, un groupement de voisins ou même tout un pays. La force pure est délaissée sans doute parce qu’elle ne garantit pas suffisamment de stabilité dans le temps car elle est toujours dépassée par une nouvelle force plus puissante encore, et s’engage toujours un cycle déstabilisateur de revanches. Alors que l’acceptation de règles bien définies, évitant les conflits majeurs, peut garantir au groupe sa survie pacifiée dans le temps. Mais ce n’est pas suffisant pour garantir un équilibre.

Toute association qui crée, produit et partage des biens doit trouver les moyens équitables de les partager de façon à garantir sa pérennité. En famille la nourriture produite ou achetée est un bien à partager, les repas sont servis équitablement. Dans un club de peinture les chevalets, les pinceaux et les crayons sont distribués à chacun. Un club de foot municipal, dans lequel des places sont distribuées à chaque match, doit faire jouer tous les inscrits. Une association d’aide aux nécessiteux répartit ses dons à part égale. Un club de photographie donne un égal accès à chacun aux moyens d’impression. Ces exemples concernent aussi bien des biens immatériels que matériels. Nous évoquons donc des communautés spécifiques, créatrices de biens, qui doivent les distribuer au moyen de règles dites justes, ce que nous pouvons reformuler plus brièvement par le concept de « justice distributive ». Mêmes les entreprises, sans parler de justice, sont censées distribuer de façon réglée une partie de ce qu’elles gagnent.

Les exemples élémentaires d’organisations qui ne distribuent qu’une sorte de bien définissent un modèle que le philosophe Michael Walzer nomme « égalité simple » dans son livre dans «Sphère de justice » (1). Des communautés bien plus importantes comme les habitants d’un territoire, d’un pays, s’organisent en tant que communauté politique. De telles communautés produisent une gigantesque quantité et diversité de biens, l’égalité simple ne peut alors convenir à cette multiplicité. Le nombre de biens, celui des agents responsables de la distribution et enfin leur mode de diffusion créent une infinie complexité. C’est pourquoi Walzer, qui tente d’expliciter une théorie de la justice, contre celle de John Rawls(2), décrit cette proposition comme «égalité complexe ». Comment s’articule-t-elle dans le cadre de la justice distributive ?


Une théorie des biens


Afin qu’une chose soit considérée par tous comme un « bien » sa signification, sa valeur, doivent valoir pour tous. Autrement dit à la base du partage il faut définir une « théorie des biens ». Des sociétés diverses adoptent chacune des significations différentes pour les biens produits, significations qui évoluent dans le temps. Les espagnols échangeaient de l’or des Aztèques contre des billes en verre qui ne valaient pas grand-chose pour les conquistadors : autre civilisation autres évaluations. Les négriers vendaient il y a peu des esclaves, commerce objet d’un certain consensus dans les pays organisateurs de l’époque, alors qu’aujourd’hui la liberté et la dignité humaine nous semblent inestimables, autre temps autres valeurs. Une communauté politique, un pays, en condition de toute possibilité de distribution équilibrée présente donc une compréhension partagée de la valeur des biens. Qui dit communauté dit aussi communauté de signification, et donc de valeurs communes.

Les biens peuvent être convertis : l’argent, le pouvoir autorisent à se procurer facilement d’autres biens. Certains biens peuvent aussi se trouver en situation de monopole : l’information peut être par exemple diffusée et contrôlée par l’état, ou bien l’énergie , gaz atome ou pétrole, maîtrisée et dispensée par un seul consortium.

Les biens sont effectivement partagés par le biais de différents agents : ceux ci peuvent être des fonctionnaires, des jurys, des médecins, des enseignants, des prêtres, des marchés, des partis politiques, des familles, des institutions. Ce sont des fonctionnaires qui distribuent les aides sociales, des jurys les sentences, les médecins des ordonnances. Les enseignants distribuent des cours, les prêtres les sacrements, les marchés toutes sortes d’objets ( payants), les partis politiques des postes de pouvoir. Les familles distribuent de la protection, de l’éducation, de l’amour etc.

Autant de milieux que Walzer appelle des « sphères ». En effet chaque sphère circonscrit ses propres biens, ses propres critères de distribution et de diffusion, ses propres agents et possède une certaine autonomie, à l’image d’une sphère dont la géométrie définit un volume captif isolé de l’extérieur. Nous pouvons par exemple distinguer les sphères religieuses, sportives, politiques, économiques, familiales, scolaires etc. Chaque sphère reste relativement autonome et étanche aux critères d’autres sphères même si il y a des passerelles et des règles d’échanges de biens entre elles.

Illustrons ce phénomène : une charge religieuse ne peut être achetée, c’est le pêché de simonie. On ne mélange pas la sphère marchande et la sphère religieuse pour la distribution des postes. Le sacré ne peut être vendu : la signification du mot « sacré » implique l’impossibilité d’une cession ou d’un échange. Un poste de ministre ne peut pas non plus être acheté. Un médecin ne reçoit pas son diplôme à l’aune de ses performances sportives, car médecine et sport sont deux sphères différentes. Un influenceur sans diplôme aux millions d’abonnés, sphère des media, s’il délivre des conseils de médecine, qui appartiennent à la sphère de la science ou de la santé, risque un procès. La compréhension partagée que nous avons du pouvoir politique implique de laisser indifférente aux puissances d’argent la délivrance des postes, qui sont dédiés à l’intérêt commun. L’expertise médicale doit être acquise au long d’un parcours d’apprentissage du fonctionnement du corps humain et non avec ses muscles ou le nombre de ses abonnés.

Un autre auteur, Pierre Bourdieu, évoque également l’idée de distribution à propos du capital qui structure l’espace social. Il l’invoque d’ailleurs sous sa forme pronominale : « les agents se distribuent selon le volume global du capital […] qu’ils possèdent.»(7)  C’est à dire qu’ils forment des groupes homogènes relativement au montant du capital qu’ils possèdent dans tel ou tel champ. Dans sa théorie des champs sociaux Bourdieu adopte aussi cette idée de séparation, comme celle délimitée par les sphères de Walzer, en définissant pour chaque champ une certaine autonomie, des types de pouvoir, des règles du jeu, des intérêts particulier qui fondent les actions, des « capitaux », des « habitus »(*). Le capital culturel procure un certain pouvoir, le capital politique un autre. La possession des différents capitaux définit une hiérarchie sociale. Mais un capital sportif n’avantage pas dans le champ culturel ni l’inverse.

Walzer et Bourdieu tirent tout deux l’ analogie des « sphères de justice» ou celle des « champs sociaux» d’un texte de Blaise Pascal(3) qui énonce une théorie des « ordres », catégories qui partitionnent et hiérarchisent le réel. Il décrit trois ordres incommensurables, de façon ascendante: l’ordre du corps, l’ordre de l’esprit, l’ordre de la charité ( de l’amour de dieu). Ce qui relève du corps n’a rien de commun avec l’esprit ou la charité, idem pour l’esprit avec le corps ou la charité. Les ordres sont hétérogènes. Le corps s’y entend dans la force et l’extériorité, l’esprit dans la pensée et l’intériorité, la charité dans l’amour qui est sans lieu, au dessus de tout. La pensée est étrangère au corps, la force à l’esprit. Personne ne peut démontrer des théorèmes par la force , ni soulever des pierres par l’esprit (Il y a un proverbe sur Internet exprime d’ une façon moderne une idée proche: « vouloir argumenter avec un idiot c’est jouer aux échecs avec un pigeon »). Chaque ordre contient des caractéristiques, une logique, des règles qui lui sont uniques et non partageables. Vouloir franchir la frontière entre les ordres relève de la tyrannie : le tyran veut forcer le peuple à l’aimer, et imagine que la force peut dominer les esprits.


« La Tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre.

Diverses chambres de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre, car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas. Et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force: elle ne fait rien au royaume des savants, elle n’est maîtresse que des actions extérieures.

Tyrannie.

La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites, devoir d’amour à l’agrément, devoir de crainte à la force, devoir de créance à la science.

On doit rendre ces devoirs-là, on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres.

Ainsi ces discours sont faux et tyranniques: “Je suis beau, donc on doit me craindre ; je suis fort, donc on doit m’aimer; je suis...” Et c’est de même être faux et tyrannique de dire: “Il n’est pas fort, donc je ne l’estimerai pas. Il n’est pas habile, donc je ne le craindrai pas.”»(4)



Ces sphères chez Walzer, calquées donc sur les ordres pascaliens, peuvent diffuser un certain nombre de biens. Par exemple la sphère culturelle émet des films, des pièces, des concerts, des livres, des expositions, mais elle distribue également des honneurs, des oscars, des césars, des prix goncourts, etc. L’égalité simple n’aurait ici aucun sens : il serait louable que chacun puisse aller au théâtre mais insensé de donner à tous une entrée pour telle pièce ou pire, de distribuer le césar du meilleur acteur à chacun. En effet l’honneur d’ un prix dépend du mérite, récompenser un auteur implique de lui attribuer une reconnaissance particulière en fonction de son talent, de ses efforts, du plaisir ou de l’émotion qu’il a su communiquer. L’égalité consiste ici seulement à permettre à tous de concourir à l’obtention d’un prix, c’est à dire tout d’abord d’ avoir les moyens de fabriquer et diffuser une œuvre. Remarquons qu’il s’agit une égalité théorique car devenir auteur nécessite un certain talent de départ sans quoi il n’est même pas question de parler d’œuvre, tous ne peuvent donc pas concourir.

Cependant la question de l’égalité des moyens d’accès à la culture peut être posée de manière générale, comme celle de l’accès à la santé, à la justice, à l’éducation, à la sécurité etc. Production de bien ne signifie pas distribution juste de ces biens, une autorité reconnue et respectée doit par conséquent déployer un principe de justice assurant l’équité, principe décliné suivant les particularités de chaque sphère .


La communauté politique 


La communauté politique trouve ainsi toute sa justification dans la mesure ou elle est nécessaire pour réguler de manière transversale à chacune des sphères un accès aussi juste que possible aux différentes productions. Elle ne décide pas qui va voir tel film ou telle pièce mais distribue une subvention aux municipalités qui veulent construire un cinéma, distribue un pass culture pour aider les jeunes (5) , subventionne les films par l’avance sur recette distribuée par le CNC, etc. Une communauté politique distribue un certain nombre de bien essentiels. Certains sont prédominants comme le pouvoir ou l’argent puisqu’ils permettent de se procurer d’autres biens. Au nombre de ces biens figurent ceux qui correspondent à des besoins primordiaux comme la sécurité, le bien-être, la santé, l’éducation, la justice. Mais l’appartenance à la communauté se classe en tout premier dans la mesure ou tous les autres en dépendent. Il paraît donc raisonnable d’en faire un sujet de choix dans les débats , alors que ce thème, de façon assez incompréhensible est parfois considéré comme tabou.


L’appartenance


En effet, dans la majorité des associations, la distribution des biens est réservée aux affiliés à la communauté. Il y a évidemment une exception pour les associations humanitaires dont la mission consiste à distribuer aux autres. Mais d’ordinaire le « commun » implique un critère d’inclusion sinon la communauté ne peut être délimitée et devient l’ humanité dans son ensemble. Or la communauté globale n’existe pas ( sauf sur le plan moral), seules différentes institutions comme l’OMS ou l’ONU ont une portée planétaire et elles ne distribuent pas à proprement parler des biens comme la santé ou la paix.

Par conséquent il y a toujours un certain pouvoir qui distribue les critères d’appartenance à la communauté, pouvoir qui est censé représenter la volonté de cette dernière. Tout groupe exprime des critères d’appartenance : une communauté de voisinage exigera de ses membres qu’ils habitent le voisinage, un club de foot demandera à ses membres de taper au pied dans un ballon en respectant les règles du football, une association de parents d’élèves n’inclura que des parents d’élèves. Aussi un état, une communauté nationale, constitués historiquement par ceux présents sur son territoire, sont-il fondé à exiger de ses nouveaux candidats à l’appartenance de remplir un certain nombre de critères qui garantissent la survie, la cohérence et la paix dans la communauté. Aucun état, ni dans le temps ni dans l’espace, n’a incorporé et intégré automatiquement sans aucun critère les nouveaux arrivants.

Pourtant, précise Walzer et comme le rapporte Sidgwick en 1890, l’économie politique classique au XIXe a plaidé pour un déplacement totalement libre des agents économiques dans les quartiers et a proposé la même indifférence au niveau du territoire national (ils défendaient l’immigration sans aucune restriction)



« La société internationale , pensaient-ils, devrait prendre forme sur le modèle d’un monde de quartiers, où les individus se déplaceraient librement, à la recherche de leur progrès privé. »

explique Walzer. Les économistes classiques ajoutaient :

« le seul rôle des représentants de l’état est de maintenir l’ordre sur un territoire particulier […] mais en aucune manière de déterminer qui est supposé habiter ce territoire, ou de restreindre la jouissance de ses avantages naturels à une portion particulière de la race humaine »


Mais Walzer rétorque que cette mobilité parfaite n’existe pas, qu’elle est une fiction. Les gens venus d’ailleurs pour travailler restent et font leur vie sur place s’ils se plaisent nous dit-il. Et au final ces vastes «quartiers » se referment et deviennent des états limitants les déplacements.


« Le caractère distinctif des personnes et des cultures dépend de leur fermeture, et sans elle on ne peut le concevoir comme un trait stable de la vie humaine. Si ce caractère distinctif est une valeur, comme la plupart des gens semblent le croire […] alors il faut bien admettre quelque part la fermeture. A un niveau quelconque de l’organisation politique, quelque chose comme l’état souverain doit prendre forme et revendiquer l’autorité nécessaire à la pratique de sa propre politique d’admission, au contrôle et parfois à la restriction du flux des immigrants.»


Son argument semble provenir directement de l’histoire des Etats-Unis qui se sont construits par la venue d’immigrants qui ont supplanté les peuples autochtones. Ces même immigrants formant état ont fini par contrôler sévèrement l’arrivée de tout nouvel arrivant.

L’économie politique classique semble oublier que le commerce n’est pas le seul producteur de bien, et l’économie n’est pas la seule raison qui fonde une communauté, son intérêt à la mobilité veut ignorer que les hommes ne vivent pas que dans la sphère marchande, ce que rappelle Walzer en évoquant « le caractère » et « la culture ».  Bourdieu lui aussi exprime cette idée lorsqu'il mentionne les éléments de rupture avec la théorie marxiste:
 
"[...]rupture avec l'économisme qui conduit à réduire le champ social, espace multidimensionnel, au seul champ économique, aux rapports de production économique, ainsi constitués en coordonnées de la position sociale.[...]"  (8)

Walzer évoque donc une « restriction des immigrants». Mais cette restriction du flux des immigrants  ne peut se faire sans conditions.


Le bon Samaritain


Une communauté politique a des impératifs moraux comme celui de ne pas traiter les nouveaux venus étrangers comme des ennemis et de délivrer à ceux qui débarquent un minimum des biens communs. Quels sont ils?

Ici Walzer rappelle la parabole du bon Samaritain qui met en scène l’assistance à son prochain : un homme est blessé il faut le secourir. Walzer reconnaît un principe d’assistance mutuelle, sans condition. L’obligation morale consiste, comme dans la parabole, à venir en aide un homme en situation de détresse aiguë, en bref à faire preuve d’humanité. Mais, au niveau d’un état, sur son territoire, elle n’implique pas de s’engager plus avant que ce secours. Cependant si renvoyer un étranger en bonne santé dans son pays d’origine lui fait risquer la mort immédiate, la morale implique d’y renoncer puisque nous nous retrouvons dans la même obligation d’assistance. La situation des réfugiés est donc spécifique, le droit d’asile y pourvoit qui interdit le refoulement lorsqu’une personne est persécutée et risque sa vie dans le pays qu’elle a quitté.

Mais ce droit d’asile, codifié par la convention de Genève qui définit le statut du réfugié, n’est applicable que pour des individus. Dans l'esprit de la loi des millions de personnes qui fuiraient la guerre ne pourraient demander tous asile dans un même pays à l’autre bout du monde.


Être né quelque part, droit d’asile


Le hasard préside au lieu de naissance et à la nationalité. D’aucuns pourraient prétendre qu’il s’agit là d’une inégalité fondamentale puisque certains viennent au monde dans un pays démuni en guerre et d’autres dans un pays en paix à l’économie florissante. Ce qui est absolument vrai, les situations différentes entre ces deux types de citoyens vont évoluer vers une vie malheureuse pour les uns et un chemin bien plus propice au bonheur pour les autres, donc des situations d’inégalités si elle sont jaugées internationalement. La déclaration universelle des droits de l’homme dans son article 3 déclare :



« Tout individu a droit à la vie, à la liberté et la sûreté de sa personne ».


Mais comme le dit aussi la chanson « on ne choisit pas ses parents ». On ne choisit pas ses gènes non plus. La nécessité naturelle s’impose. Il n’est pas possible de choisir ses parents puisque pas encore présent au monde... de même il est impossible de ne pas naître ailleurs que notre lieu de naissance à un autre moment que le jour de notre naissance... Mais inégalité n’implique pas injustice. Deux mètres ne sont pas plus injustes qu’un mètre alors que ces mesures sont inégales.

Il n’est pas possible de considérer comme une injustice les nécessités de nature, comme les circonstances de naissances précitées, ou bien d’hériter d’une tare familiale, du gène du mongolisme, d’une dyslipidémie ou d’une petite taille. Il faut bien distinguer le manque de chance, le destin, et l’injustice. Venir au monde dans une communauté déchirée ou en guerre est un mauvais tirage à la loterie de l’existence, une inégalité en comparaison d’une naissance dans un pays riche, pas une injustice dans la mesure où personne ne l’a décidé.

Pour un individu né dans un tel pays l’article 3 des droits de l’homme se limite donc à un fantasme. S’il ne ressent pas, par patriotisme, l’impérieuse nécessité de défendre son pays attaqué, Il ne peut pas non plus se retourner vers l’état pour réclamer justice et application d’un droit à la vie, état en guerre qui va plutôt le mobiliser et l’obliger à se battre. En revanche il peut chercher à quitter son pays et demander asile ailleurs comme l’explique l’article 14 :


« Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l'asile en d'autres pays ».


Mais il ne sera pas accueilli à Cuba, en Inde, en Irak, au Liban, au Pakistan ou d’autres qui n’ont pas signé la convention de Genève. Le droit d’asile nous ramène au problème du bon samaritain, dont l’action est simplement morale, mais traité et généralisé par la législation. Il n’est plus question d’empathie mais de légalité. Les états et qui ont ratifié cette convention reconnaissent un cadre législatif bien défini qui ne dépend plus de l’exercice des sentiments.

Les demandeurs acceptés peuvent résider et travailler mais n’obtiennent pas automatiquement la nationalité. Ils ne sont présents que temporairement, l’asile n’est pas définitif. L’article 1C(4) indique :


"Cette convention cessera, dans les cas ci-après, d’être applicable […] :

Si les circonstances à la suite desquelles elle a été reconnue comme réfugiée ayant cessé d’exister , elle ne peut plus refuser de se réclamer de la protection du pays dont elle a la nationalité ; "



Le bénéficiaire peut donc voir sa convention devenir caduque et devoir retourner dans son pays d’origine.

Que gagne t-on avec cette loi d’asile plutôt qu’une détermination morale ? La même chose qu’avec toutes lois : il y a un principe de généralité et d’impersonnalité de la règle de droit. C’est à dire que la loi ne vise pas des personnes nommément désignées, elle n’est pas faite pour une personne particulière. De même le judiciaire est exercé par des juges formés pour appliquer la loi en dehors de leurs sentiments personnels. Elle est basée sur des faits et des critères, ce qui évite dans le cas de l’asile à celui qui délivre l’autorisation de jauger à partir de ses propres sentiments, ce qui exposerait les requérants à subir les préférences des uns ou des autres, provenant de leur bord politique ou de leur expérience personnelle. Cependant cela ne rend pas les choses plus simples, plutôt que juger quelqu’un sur sa bonne tête, appliquer la loi implique une enquête longue et ardue. Il peut être difficile de reconstituer une vie et un trajet puis de retrouver des éléments de vérification pour des gens qui arrivent démunis sans papier, qui ne s’expriment que dans leur langue, pour lesquels il n’est pas possible de communiquer avec le pays d’origine précisément parce qu’il est en guerre ou persécuteur.


Retour à la communauté

Certains pensent qu’un partage équitable des biens, un accès égalitaire, à compétence égale, aux postes et fonctions, conditionnent l’existence d’une communauté et constitue son ciment quelque soient les individus qui la composent. Il suffit d’y ajouter un principe de « différence » à savoir que lorsqu’il y a inégalité elle doit être acceptée si elle bénéficie aux plus défavorisés . C’est la position de John Rawls dans sa « Theory of justice »(2).

D’autres comme Walzer mettent en scène une « égalité complexe», déclinée dans chaque sphère, beaucoup plus difficile à décrire car elle implique des êtres qui ont une histoire, une culture, une origine, une appartenance, tout le contraire des humains de Rawls qui sont sous un « voile d’ignorance » de leur situation.

D’autres enfin comme Marx décrivent la société en terme de classes qui s’affrontent, l’identité de chacun étant alors définie en fonction de son appartenance de classe.

Différentes conception du concept « communauté » conduisent donc à des significations divergentes du concept « d’appartenance » ou même de celui de justice. Il suffit de mentionner la IIIe internationale communiste et le slogan « prolétaires de tous les pays unissez vous » qui identifient chacun à sa classe avant d'appartenir à une patrie, pour se rendre compte que nous sommes loin de l’idée trouvée chez Herder d’un peuple unique entre tous car possédant une histoire, une langue, des mœurs, un génie propre, ou bien de celle d’ « âme russe » trouvée chez Dostoïevski.

Les débats d’aujourd’hui sur l’immigration découlent de ces écoles de pensées. Ils posent la question de l'appartenance à la communauté nationale.  Certains craignent de perdre leur âme et leur culture ou d’être remplacés par submersion migratoire, d’autres à l’opposé ne veulent même pas entendre parler d’immigration, refusent le débat, puisque leur communauté c’est le monde. Pour eux la citoyenneté est portée par le statut social bien plus que l’histoire ou la langue. Walzer lui accepte le débat, réfléchit à la question de l’appartenance et cela représente déjà beaucoup par les temps qui courent.


(1) Michael Walzer, Sphères de justice 
(2) John Rawls, Théorie de la justice 
(3) Blaise Pascal, Pensées 
(4) ibid, Fragment misère 7 
(5) Pass Culture, https://pass.culture.fr/ 
(6) Obligation de Quitter le Territoire Français 
(7) Pierre Bourdieu. Espace social et genèse des classes
(8) Ibid

(*)
L’habitus est une disposition incorporée, un mode d’action pratiqué sans réflexion, « infra-conscient, infra-linguistique » appris socialement, en face de telle ou telle situation.

jeudi 6 août 2026

incendie, reductio ad capitalismum



 
 
« Les incendies sont causés par le capitalisme, pas par les mégots»


 
 
 
 
 
 
 
Ce type de raisonnement a fait florès dans une certaine presse ou dans les réseaux sociaux. Tentons d'analyser cette déclaration.

Dissocions pour commencer l'inerte et le vivant.
Il est parfois difficile de trouver les causes des effets visibles, particulièrement dans les systèmes et structures du monde vivant.
Dit-on qu’un fruit est le produit d’un rameau? Ce serait oublier les racines, la sève, l’écorce, les feuilles et le principe de production ou le système qui lui donne la vie et la maintient. Ainsi il n’est pas plus juste de dire que l’arbre est la cause du fruit que le fruit la cause de l’arbre. La feuille ne vit pas plus grâce à l’arbre que l’arbre grâce à la feuille. La causalité dans un système vivant est multiple et circulaire.

Mais la causalité dans le monde inerte présente aussi des difficultés, d'autant plus si elle s'insère dans un système mêlé avec le vivant. 
Peut-on avancer que la pétanque est la cause du carreau ? Lorsque le tireur lance sa boule et qu’elle prend exactement la place d'une autre boule qu’elle fait voler ailleurs, ce phénomène s’appelle « un carreau ». Quel est la cause du carreau ? Est-ce le jeu lui-même, la pétanque ? S’agit-il du tireur ? Ou bien de la boule qui percute ? N’oublie t-on pas aussi alors la vitesse et la géométrie nécessaires pour produire cet effet précis ?

Les lois de la nature nous sont accessibles sous forme de causes et d’effets. Afin d’analyser la causalité, nous isolons un système physique de son environnement, c’est à dire l’univers entier, pour en conserver un sous ensemble intelligible permettant d’exprimer cause et effet. Ne peut être appelé loi qu’un phénomène universel reproductible dans lequel une ou plusieurs causes sont nécessaires. Par exemple une combustion exige trois facteurs : un combustible, un comburant et une source d’énergie ( ignition par la chaleur) comme cause.

Au contraire si nous cherchons la raison d’un phénomène, et non plus sa cause naturelle, nous ne sommes plus dans les sciences de la nature mais dans l’interprétation humaine, l’herméneutique, qui tente d’articuler les faits et leur compréhension. Nous devons alors attribuer un sens aux évènements et des finalités aux différents acteurs. Or le sens ne réside pas dans les choses mais dans les cerveaux.

Wilhelm Dilthey désirant séparer les sciences de la nature des sciences de la culture et définissant ainsi les prémisses des sciences sociales, distingue ainsi les deux:

« La nature nous l’expliquons ; la vie psychique nous la comprenons »(1)

Il y a donc un monde infranchissable entre causalité et raison, même si elles se rejoignent par un point commun : engendrer des effets.

Pour reprendre l’exemple de la pétanque, il y a donc une cause au carreau : la boule percutante, une certaine masse, une certaine vitesse, une certaine trajectoire. Mais il y a aussi une ou des raisons : le jeu de pétanque, le choix du tireur. Prétendre que la pétanque serait la cause du carreau revient donc à mélanger les genres ou les ordres comme aurait dit Pascal. L’ordre de l’esprit n’est pas l’ordre de la chair, la psychologie n’est pas la physique, une raison n’est pas une cause. Il y a un déterminisme naturel, sans quoi nous n’aurions pas de théorème ou de lois, mais il n’y a pas de déterminisme des raisons. Peut-être que le tireur a choisi de tirer pour épater les spectateurs alors que ce n’était pas le jeu, et il aurait pu échouer car personne n’est infaillible et le tireur n’est pas une machine.


« Les incendies sont causés par le capitalisme, pas par les mégots»


Nous rencontrons ici la même erreur. Le capitalisme est un système qui n’est pas naturel, il est ordonnancé par des humains, à la rigueur nous pourrions adoucir cette déclaration par « la raison des incendies c’est le capitalisme ». Ce changement n'apporte pas un mince détail, car nous introduisons ainsi une incertitude, en substituant "raison" à "cause" nous sortons du pur déterminisme. En effet il y a incertitude car nous pouvons observer dans l’histoire des méga-feux qui se sont produits non sous le capitalisme mais sous le communisme. En 1972 la canicule en URSS dans la région de Moscou est suivie de gigantesques incendies, en 1987 l’incendie du « dragon noir » sur la frontière russo-chinoise brûle 7 millions d’hectares ( 42000 ha dans les Landes en comparaison). (3)

A bon droit il faut observer que les canicules répétées sont le produit du changement climatique. Mais sont-elles un « produit » du capitalisme ? De nouveau nous passons d’une cause à une raison, de la physique à l’esprit. Le capitalisme est un système économique, tout comme le communisme, ils ont en commun une logique de productivité croissante et infinie qui nécessite de se rendre « maître et possesseur de la nature » comme disait Descartes. Depuis l’essor industriel capitalisme et communisme ont considéré la production comme le nerf de la guerre sans tenir compte des limites de la planète, en particulier sa capacité d’absorption de CO2  . Ainsi il faut de nouveau corriger cette déclaration : « la productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui cause les incendies ». Mais peut-on réellement scientifiquement affirmer qu’une canicule cause des incendies ?

Un tapis d’herbe sèche ou d’aiguilles de pins peut s’enflammer facilement, mais pas spontanément. Il suffit de regarder les vidéos où des spécialistes allument du feu par friction, à la mode préhistorique, pour constater que cela n’est pas si simple. En revanche il est plus facile d’allumer du feu à partir d’un comburant très sec que d’herbe mouillées, c’est l’évidence. Le ministre de l’intérieur estime que « neuf feux sur dix sont d’origine humaine »(2). Par conséquent il nous faut encore modifier notre déclaration : « la productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains »

Mais cette phrase énumérant motifs et cause masque énormément de facteurs à prendre en compte. Car ce n’est pas la simple productivité qui augmente le CO2 et le CH4, mais les produits que nous utilisons ou les animaux que nous élevons. Ainsi nous pourrions hypothétiquement avoir découvert une énergie qui ne rejette pas de gaz à effets de serre pour le transport et multiplier à l’envi les voitures et les camions sans nuire à la planète. Le problème réside à la fois dans le système de production, dans les technologies employées, mais aussi chez les consommateurs qui utilisent les produits et sont les vecteurs des rejets. Lorsque le conducteur monte dans son automobile qui rejette du CO2, il est à lui seul la cause du démarrage du moteur par son action physique, ce n’est pas le capitalisme qui tourne la clef de contact. Il nous faut encore une fois modifier la déclaration : « les consommateurs utilisent des appareils qui rejettent des GES(4) dans le cadre d’une consommation de masse. La productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains ». 
Oublions pour simplifier que ce n’est pas le CO2 qui directement augmente les températures mais l’effet de serre.

Cette situation serait-elle problématique si nous étions 500000 terriens ? La réponse est négative, indubitablement la démographie est une des responsables de la situation. Le capitalisme pas plus que le communisme ne sont responsables de la démographie galopante. Les rejets de GES sont proportionnels au nombre d’humains. Cette donnée n’apparaît pas non plus dans la phrase initiale. Corrigeons encore : «les consommateurs, qui ont vu leur nombre se démultiplier à l’après guerre, utilisent des appareils qui rejettent des GES dans le cadre d’une consommation de masse. La productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains ».




Espérons que les politiques qui cherchent à remédier aux incendies, aux canicules, au réchauffement climatique pensent de façon plus nuancée que nos idéologues, savent articuler les différentes causes et raisons et perçoivent une réalité plus complexe que le raccourcis des « punch line ». Pourquoi alors trouve-t-on des explications à l'emporte-pièce? L’existence du mal, le mal radical dont on ne trouve ni les raisons ni les causes, tend à être nié. La complexité du réel ne doit pas encombrer l'agenda des populistes. Il  faut alors trouver un unique responsable comme l’a expliqué René Girard dans sa théorie du « bouc émissaire ».(5)
Dépasser le capitalisme ne ferait malheureusement pas disparaître ni le mal ni la complexité du monde. "Reductio ad Hitlerum" a été employé pour ironiser sur la tendance à tout ramener au nazisme, nous pouvons y ajouter un "reductio ad capitalismum" pour cette inclination à réduire tous les effets du monde à une seule cause: le capitalisme.

1)  Willhem Dilthey, 1894, « Idées concernant une psychologie descriptive et analytique »

2) https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/feu-hors-norme-les-incendies-sont-a-90-d-origine-humaine-mais-c-est-bien-le-changement-climatique-qui-cree-les-conditions-propices-2456179.html 
 
3) https://en.wikipedia.org/wiki/1987_Black_Dragon_fire

4) Gaz à effet de serre
 
5) René Girard, 1982, "Le bouc émissaire" 

mardi 10 mars 2026

Les monuments

  Eléments concrets massifs qui sculptent l'espace urbain, repères visibles de loin, ils organisent la topologie mentale nécessaire aux déplacements. Aller de Nation à République, c'est passer entre les colonnes de Ledoux pour arriver à la statue colossale de Marianne . 
  Par ailleurs sur l'axe du temps ils scandent des périodes très éloignées. L'obélisque de Louxor à la Concorde date de la XVIIIe dynastie, Notre-Dame de Paris fut érigée du 12e au 14e siècle, et la tour Eiffel au 19e. Autant de siècles disséminés dans la pierre et dont la mémoire rejaillit sur le pavé.
  Dans le monde des valeurs, les monuments tiennent une place de choix. Ils déterminent  une définition hiérarchique entre les quartiers : les "Arc de triomphe" et "colonne Vendôme" accompagnent un espace social fort différent de la "Porte Saint Denis" et du "Lion de Belfort". Certains sont porteurs d'une finalité spécifique comme le Panthéon, conserver le corps des grand hommes, d'autres n'ont d'autre fonction qu'honorifique ou mémorielle. Mais chacun revendique le statut d’œuvre d'art, visible par tous dans l'espace commun.
  Chaque monument parle, il témoigne d'un passé qui s'est transformé. Nous ne voyons plus l'Arc de Triomphe de l’Étoile comme une célébration des campagnes Napoléoniennes. Il s'abstrait de ses origines pour devenir un Arc qui cumule symboliquement sous son aura tous les faits et cérémonies qu'il abrite et qui le rendent plus grand encore. L'obélisque de la Concorde n'est plus un monolithe à la gloire d'Amon, mais un hommage à une extraordinaire civilisation disparue. Notre-Dame de Paris ne se résume pas à un lieu de culte, mais est devenue la cristallisation de l'admiration que portent les visiteurs aux efforts des bâtisseurs sur des siècles entiers, et au génie des architectes. Elle porte aussi le respect que l'on doit à ceux qui ont vécu sur les mêmes lieux que nous, elle établit une sorte de continuité entre frères humains qui s'efforcent de dépasser leur finitude, à travers le changement des générations et l'altération qui dégrade tous les vivants .
  Les monuments constituent dans notre imaginaire une sorte de résumé caractéristique de la ville, de son identité. Et si une ville condense en son nom et dans le nom de ses voies une multitudes d'histoires individuelles et  d'évènements historiques, les monuments en forment le corps, la substance, la colonne vertébrale qui garde en vie la structure et veille sur sa persistance.
  Quel est le facteur commun à tous ces points de vue sur les monuments, ce qui les lie ? tout simplement celui qui les juge et les regarde, autrement dit l'habitant ou le visiteur. Il unit tous ces monuments dans son esprit, les parcourt par son corps, il habite en eux tout autant qu'ils habitent en lui. Dans le champ culturel, le monument construit une parcelle d'identité collective. 
  Le saccage de Palmyre,  la détérioration de l'Arc de triomphe, l'incendie de Notre-Dame  atteignent profondément les peuples, pour l'amour et l'intérêt qu'ils leur portent, mais aussi par les divisions qu'ils révèlent.

  Pour certains ce ne sont que des tas de pierres. Pire, leur reconnaissant une valeur symbolique, ils  rejettent celle ci comme non conforme à leurs valeurs. Si, par un point de vue anachronique, seule est prise en considération la société d'alors, par exemple le peuple de Paris au moment de la construction de Notre-Dame, en effet il est difficile d'y voir une époque dans laquelle il fait bon vivre selon nos critères actuels. La saleté règne ainsi que les épidémie de peste, et aucune volonté générale n'initie la décision de construire un tel monument. Si nous chaussons nos lunettes de sujet démocratique du 21e siècle, nous pouvons nous scandaliser des conditions de travail, de l'insécurité sur le chantier, des nombreux accidents mortels, des salaires de misère des manœuvres, bref un condensé d'injustice règne lors de l'érection de la cathédrale. De telles œuvres de pierre, de verre, de bois et de plomb qui sont érigés à la gloire de dieu engouffrent des fortunes versées par l'église, riche grâce à la dîme, impôt de l'époque. Elle est la plus puissante des institutions et la religion imprègne les mentalités et les corps bien plus qu'aujourd'hui, mais dans ce contexte la cathédrale fait sens pour tous.   Car elle représente pour tous les habitants, dans ses lignes verticales, l'ascension vers Dieu, l'être suprême,  le créateur. Les structures de pensée imprégnées de religion ne mettent pas en compétition l'ordre de la charité et l'ordre matériel, l'amour de dieu et l'économie, la foi et les salaires. Ces ordres sont incommensurables. Sans doute cet habitus correspondant au champ social de la religion du XIIIe siècle a-t-il permis d'ériger des cathédrales.
  Ceux qui n'interprètent la société principalement comme un espace social structuré par la domination d'une minorité sur une majorité, positionnent la justice et l'égalité comme les valeurs les plus hautes. Comme conséquence de ce jugement, peuvent être sacrifiées, dans leur idéal d'affectation des dépenses, les valeurs culturelles et symboliques au profit d'une redistribution sociale afin de diminuer les inégalités matérielles.
 Ce raisonnement n'aurait évidemment pas permis d'ériger des cathédrales, monument de culture par excellence, mais aussi parce que l'égalité était alors interprétées comme égalité de l'homme devant Dieu, valeur que réalisait l'édifice, et non égalité sociale. Il n'aurait pu non plus parvenir à bâtir les pyramides, dont la construction était conditionnée par la richesse et la puissance du Pharaon.
  Ce type de raisonnement, qui arbitre en faveur des valeurs matérielles devant les valeurs symboliques, pose souvent la matière comme primordiale, produisant l'esprit et le devançant. C'est le cas de Marx dans "L'Idéologie Allemande", qui considère la " superstructure" des idées, par exemple la religion ou l'art, comme une conséquence de "l'infrastructure", c'est à dire de l' état des rapports entre les forces productives et la production, perspective à inverser par la victoire de la classe dominée. Si l'on veut donc remettre à l'endroit la vision correcte matérialiste, la superstructure doit donc être balayée,  la "fausse" conscience devenir une vraie conscience, l'art  et donc l’œuvre doivent être ramenés au service du peuple. Raisonnement qui aboutit au réalisme soviétique.

















0+1= IA t-il de l'intelligence

A l’heure de « l’intelligence artificielle » tous azimuts qui chamboule nos sociétés, au moment où les humains terrifiés par leurs propres créations se sentent menacés du châtiment des dieux et d’une pluie de catastrophes, tels Prométhée dérobant le feu ou Pandore ouvrant sa boîte,  comment en est-on arrivé là ? Cet avènement émerge au confluent d'un savoir technique, le pilotage de l’infiniment petit d’une part , et de la volonté des humains d’étendre à l’infini leurs capacités d'autre part. Volonté portée par une soif inextinguible de puissance mais aussi visant à se libérer des tâches dont ils répugnent. Mais pourquoi craindre un être tel que l'ordinateur, ou l'algorithme, qui n’a pas de réel cerveau, pas de volonté, pas de vie, pas d'intention? Sans doute parce que le mal est en nous et donc contagieusement transmis dans ce nouveau type d'être-automate inspiré par nos discours dont le but est une forme d'autonomie qui pourrait se retourner contre ses créateurs ou amplifier les malheurs du monde. Reste à savoir si sommes nous à l’ère de l’IA ou à celle de systèmes qui assemblent assez adroitement les textes que produit la raison humaine sans même connaître leur sens.

 

Small is beautiful 

 

Il y a eu dans l'histoire des sciences et de la pensée une inflexion déterminante, celle de l'extension de la vision humaine et de la découverte de l'infiniment petit. Notre œil n'accède naturellement qu'à discerner l'épaisseur d'un cheveu, rien en deçà. Les toutes petites choses vivantes ou inertes, jusqu’à relativement peu dans l'histoire humaine, se sont vues attribuer une importance proportionnelle à leur taille, c'est à dire négligeable. Les mythes classiques sont souvent remplis de titans, de géants, d'êtres dont la puissance nous terrifie. Si nous mettons de côté les atomistes, Démocrite, Leucippe etc, les philosophes antiques ont été majoritairement fascinés par les astres et l'infiniment grand, beaucoup moins par la poussière, les puces ou les moustiques. 

 
Aussi au XVIIe lorsque le microscope a été découvert par Robert Hooke et qu'il a observé pour la première fois des cellules de chêne liège, un nouveau paysage s’est ouvert à l’horizon du minuscule, un nouveau monde s'est ouvert à la pensée. En 1670 Antonie Van Leewenhoek observe des bactéries et des globules sanguins grâce au développement du microscope qui ne cessera jamais. Dès lors un univers a émergé de l'infiniment petit, aussi riche, aussi fourni et aussi passionnant que le cosmos. Par là aussi l’homme a automatiquement rapetissé. Lui qui se croyait au centre de tout et selon Protagoras mesure de toute chose a découvert qu’une infinité d’êtres invisibles l’entouraient et le constituaient. Il n’était pas seulement vulnérable aux bêtes fauves, à la faune et à la flore perçue par ses capacités sensibles, mais devait affronter aussi des dangers invisibles et intangibles mais bien réels de ces nouvelles galaxies infinitésimales qu’il était incapable de percevoir auparavant.

Aussi bien la médecine que les ingénieurs ont voulu tirer parti du pilotage de cette nature inédite. Ce fut la découverte du fonctionnement des cellules, des virus, des bactéries et des maladies qu’ils provoquaient, mais aussi de nouveaux médicaments, de l’électricité, de l’atome et des formidables  potentiels logés dans l’infiniment petit. Analyser un fonctionnement permet d’en tirer parti et de forger de nouveaux outils. Comme le démontre l’invention du microscope, l’homme n’est pas nu, comme le dit Aristote en le comparant aux animaux qui sont contraints par leur nature. Car grâce aux outils, extensions de son propre corps, il peut forger des des armes ou des machines, multiplier ses capacités sensitives, se transporter, aller plus loin dans la découverte du monde et de ses agencements les plus cachés. Peu après la découverte de ces  mondes minuscules les notions d’outil et de machine ont changé de sens. 

  

La machine à tout faire 

 

En effet le XXe siècle a inventé la machine abstraite, théorique : une machine capable d’exécuter virtuellement n’importe quelle tâche dès lors qu'on lui indique à l'avance la séquence des opérations. Plutôt que d’enchaîner ses actions mécaniquement par la gravité, des roues ou des pignons, elle exécute un programme qui a la même forme que ses données. Le mathématicien Alan Türing a proposé en 1941 la description d’une telle machine programmable sur le papier. Quelles sont ses opérations élémentaires (7) ? A l’aide d’une tête de lecture, lire un ruban composé de cases valant 0 ou 1, avancer ou reculer d’une case sur le ruban , écrire 0 ou 1 sur le ruban selon son état, quoi de plus simple ? Et pourtant il s’agit d’une machine capable d’exécuter tous les calculs, fondement du fonctionnement de l’ordinateur : un processeur et sa mémoire.

Créer une telle machine physique dans la réalité n’a été possible que par la découverte du relais électro magnétique, sorte d’interrupteur on/off constitué d'une bobine et commandé par un courant faible. La miniaturisation n’a pu débuter que par l’avènement du transistor électronique qui joue le même rôle que le relais et le remplace avantageusement par sa taille, sa vitesse de commutation, sa faible consommation d’énergie. Les nouveaux processus arrivent à loger 23 milliards de transistors sur un carré de un cm. Pour simplifier si le transistor est passant la tension monte à 5V s’il est bloqué à 0V. Ces niveaux logiques de tension 0V ou 5V ( encore pour simplifier) servent à coder logiquement deux nombres : 0 et 1. Mais la complexité extraordinaire de ce que réalisent aujourd’hui les ordinateurs s’appuie toujours sur cette base simplissime de deux tensions commandées par des transistors sur le principe de l’automate inventé par Türing.

Un processeur ne réalise que des opérations simples : lire une valeur en mémoire, écrire une valeur, additionner, soustraire, tester une valeur, déplacer sa « tête » de lecture c’est à dire de reporter à un autre endroit du programme. Comment ces séquences ridiculement simples qui s’exécutent dans un univers infiniment petit, composé de seulement deux tensions électriques très basses, peuvent-elles arriver à produire ce qu’on nomme une « intelligence artificielle » ? Quelle est la magie qui opère ?




La dyade




Aristote réserve un chapitre abscons dans sa Métaphysique (5) à discourir sur la dyade, ensemble de deux éléments. En effet rechercher les principes du monde, pour les philosophes antiques, conduit à discourir d’abord sur l’unité, l’Un, qui contient tout puis à invoquer le Multiple qui constitue la diversité dans ce tout. Mais il faut aussi constater que toute différence, toute diversité ne commence qu’à partir de deux éléments, la dyade. Toute la numération est d’ailleurs établie sur cette base, puisque pour obtenir deux il faut ajouter un, etc. Pour Pythagore "Tout est nombre". Le monde sensible n’est défini que par les nombres qui sont les véritables fondements de l’univers, les éléments du monde n’étant que les représentations de ces nombres. Il est étrange que nous retrouvions dans les ordinateurs une application des mêmes idées sous-jacentes.

En effet le monde est représenté dans les ordinateurs par des nombres, et ces nombres sont basés sur la dyade, c’est à dire le minimum conceptuel nécessaire pour exprimer une différence, en d’autres termes ce sont des nombres binaires ( par exemple le nombre 10 en base 2 est représenté par 1010). Dans ce micro monde pythagoricien inversé de l’automate programmable tout est représenté par des nombres : les images, les musiques, les noms, les dates, les livres, les théorèmes, les bruits, les voix, les plans, les routes, les formules, les mouvements, les connaissances, etc. Là où Pythagore expliquait le monde comme conséquence des nombres, l’ordinateur inverse la proposition et capte, code et réduit le monde à des nombres. Ou bien ne retrouve-t-il pas le moyen de rendre vraie la proposition pythagoricienne ?

Mais il y a encore plus étonnant. Cette représentation de l’univers par des nombres est codée sous forme de la dyade, du binaire : l’univers sous forme de 0 et de 1, de 0V et 5V. Autrement dit par cette machine l’Un et le multiple sont réductible à la dyade. Toute la pensée de Platon et d’Aristote, et même de tous les philosophes de toutes les époques tiennent maintenant sur beaucoup moins qu’un mm² de support physique. Toutes les pensées les plus complexes, les démonstrations les plus compliquées, les musiques les plus élaborées peuvent être réduites à des suites de 0 et de 1. Mais mémoriser des pensées sous forme encodée reste infiniment plus simple que de les comprendre.

 

Les réseaux de neurones


Hors des machines, dans la vie, une pensée simple ou complexe est portée par un cerveau. Ce cerveau est lui-même composé de milliards de neurones interconnectés qui s’envoient des messages électro-chimiques. La machine universelle, l’ordinateur, est capable via un programme de simuler le fonctionnement d’un neurone et de la relation à ses nombreux pairs. Une application peut mettre en œuvre des milliers de neurones interconnectés simulés dont les messages échangés se renforcent en fonction des données qu’on leur présente par exemple une image ( qui deviendra un nombre pour simplifier).

 Il va de soi que cette modélisation minimale se trouve à mille lieues de la complexité et de la plasticité du cerveau humain...

 

Un logiciel simulant un "réseau de neurones" fait en sorte de rendre plus ou moins opérantes les relations inter neurones suivant la classification adoptée pour les images présentées. L'idée consiste à corriger progressivement l'erreur du modèle par rapport à la cible pour la réduire au minimum. Le programme arrive ensuite à déterminer un résultat avec une probabilité de succès. Par exemple il reconnaît le chiffre 3 avec une probabilité de succès de 0,9. Cette probabilité est calculée à partir des nombres, les poids, portés par les relations entre les neurones. C’est ainsi qu’il est possible de produire des « réseaux de neurones » capables d’apprentissage supervisé, de "reconnaître" un 3 à partir de calculs sur des 0 et des 1 !  Les réseaux de neurones, en particulier les CNN ( convolution neuron network ou réseaux neuronaux convolutifs)(8) parviennent à des performances extraordinaires dans la reconnaissance d'image. Il savent trouver un visage dans une foule ou identifier des cancers sur des radiographies, parfois mieux que les experts humains.

Mais nommer ces systèmes "intelligents" est un abus de langage. Peuvent-ils étendre leurs capacités à raisonner?




Les LLM




Les Large Langage Model que sont ChatGPT, Claude, Mistral sont basés sur des réseaux de neurones et sur l’apprentissage. Cet apprentissage se fait sur l’ensemble d’Internet et de ses données textuelles. Mais au lieu de reconnaître des images ces applications vont tenter de trouver la probabilité la plus grande pour le prochain mot de la phrase en train de se construire et qui constitue la réponse à votre question. Le système apprend à reconnaître quel mot est souvent suivi de tel autre, ou dans quel contexte d'autres mots il apparaît fréquemment. Autrement dit cette intelligence artificielle n’a que des neurones ultra spécialisés à reconnaître des séquences de texte ( donc des nombres) sans les comprendre c’est à dire sans avoir aucune représentation du monde qui correspond aux caractères qu’elle renvoie. ( cf interview Yann le Cun (1) et article Apple (2)). Il y a la un parallèle à faire avec la controverse existant sur la physique quantique entre Bohr et Einstein. En effet le premier refuse, avec l'école de Copenhague, une description réaliste des phénomènes quantiques et se cantonne à la théorie, aux mesures et aux prédictions du modèle sans se prononcer sur la réalité sous-jacente (6). Il adopte par là une philosophie kantienne: on ne peut rien dire sur "la chose en soi", sur la réalité,  mais il est possible déterminer des lois à partir des phénomènes, des apparences. Les résultats des LLM sont aussi stupéfiants que les prédictions quantiques et très utiles, mais  parfois aberrants et stupides puisqu'ils ne connaissent rien de la réalité. Il leur est aussi reproché, à cause de cet algorithme d'apprentissage, de ne sélectionner que les réponses "moyennes" les plus conventionnelles trouvées sur les pages d'Internet, donc pas celles qui seraient les plus pointues ou les plus sensées. Ils ne font alors que renforcer les stéréotypes, les préjugés, ou même les erreurs, trouvés sur l'immense masse de données du réseau des réseaux
(3).

 Cette technologie qui va bouleverser le monde n’est pourtant assise que sur la dyade et sur les probabilités. Que vont donner les prochains modèles, qui seront véritablement intelligents, possédant une représentation du monde et des relations entre ses entités, qui délaisseront le binaire pour l’informatique quantique, incommensurablement plus rapide que les processeurs d’aujourd’hui, fondés sur des états multiples non binaires ? Dans « Une difficulté de la psychanalyse »(9) Sigmund Freud énonçait les trois grandes découvertes qui avaient humilié l’être humain, l’avait destitué et descendu de son piédestal : celle de l’héliocentrisme par Copernic, celle de sa descendance animale par Darwin, et celle de l’inconscient qui invalidait l’idée de l’autonomie de la raison. Il sera possible d’en ajouter une quatrième lorsque l’intelligence des machines supplantera réellement celle des hommes, mais nous n’en sommes pas là. Cependant les résultats actuels des LLM infligent d'ores et déjà une blessure narcissique à l'être qui érigeait sa faculté langagière au pinacle estimant supplanter toutes les créatures sur terre par la richesse de son lexique et de ses pensées. Une simple machine binaire, en piochant et copiant ce qu'elle trouve ici et là, peut aussi fournir des résultats dignes d'admiration.

Il y a un paradoxe, sinon un abîme, à constater d’un côté l’adoption généralisée de ces modèles énergivores à tel point qu’ils déterminent la politique énergétique des états (4) , les effets qu’ils propagent dans toute la société, éducation, production, finances, emploi, etc. et de l’autre côté le fait qu’ils ne traitent au plus bas niveau physique que deux tensions électriques, au niveau logique des nombres binaires et au niveau des données que des caractères de l’alphabet, des morceaux de phrases recopiées, et des probabilités. Le concept de finalité ou de sens leur est inconnu, ils ne manipulent seulement que statistiquement et aveuglément des tronçons sémantiques.

  Un des dangers les plus marquant aujourd'hui serait de confier des tâches de responsabilité importante à des agents LLM sans supervision, alors qu’ils ne possèdent aucune notion du bien et du mal ni même le moindre raisonnement. "Nul n'est méchant volontairement" nous dit Socrate, mais involontairement si.









1 Yann Le Cun « l’IA doit changer de paradigme »

https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/intelligence-artificielle-yan-lecun-llm-sont-conneries-atteindre-intelligence-humaine-ia-doit-changer-paradigme-128286/

2 « Understanding the Limitations of Mathematical Reasoning in Large Language Models »

https://arxiv.org/abs/2410.05229 

3 "Pour une intelligence artificielle au service de l’intérêt général" 

https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2025/2025_02_IA.pdf


4 "Où en est le déploiement des datacenters en France ? "

https://www.usinenouvelle.com/electronique-informatique/cloud-computing/datacenters/52-entreprises-accompagnees-par-letat-58-gigawatts-de-puissance-electrique-securisee-un-an-apres-le-sommet-sur-lia-ou-en-est-le-deploiement-des-datacenters-en-france.RB2RSXDIDVEBHJPT2IQRE3CN4E.html

5 Aristote, Métaphysique, Livre M, 1079 a 

6 "Controverse Einstein Bohr" 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/le-debat-einstein-bohr-quand-la-physique-quantique-fait-tiquer-9849615&ved=2ahUKEwi_0dTUqZOTAxUJVKQEHTIHD54QFnoECBgQAw&usg=AOvVaw2nQz0wru_E8WphLsFFAail 

7 "Comment fonctionne une machine de Türing"

https://interstices.info/comment-fonctionne-une-machine-de-turing/ 

8 Réseau neuronaux convolutifs

https://www.ibm.com/fr-fr/think/topics/convolutional-neural-networks

 9 Sigmund Freud, Une difficulté de la psychanalyse 1917

 

mardi 10 février 2026

relatif absolu morale et science

https://laphotographiescolaire.fr/wp-content/uploads/2023/01/Albert-Einstein-tire-la-langue-petite-.jpg
 
Considérant qu’elle a pour tâche de décrire précisément et universellement la réalité du monde, l’absolu fait-il partie du domaine réservé de la science ? Le relatif est-il plus spécifique de la morale, ses prescriptions et obligations changeant selon le temps et les lieux? Ou encore doit-on plutôt considérer cette distribution absolu/science relatif/morale de manière moins déterminée? Pascal et Einstein, deux scientifiques qui nous ont de surcroît légué leurs réflexions philosophiques nous aideront à éclaircir ces questions.

« Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature et il la croient suivre, comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau, mais où prendrons-nous un port dans la morale ?»(1)


    Blaise Pascal dans cette pensée du XVIIe décrit une opposition entre deux camps estimant chacun représenter la morale, celle ci représentant « l’ordre » conforme à la nature dans la société. Celui qui s’éloigne de la morale plonge donc dans le « dérèglement ». Les partisans des deux camps se renvoient des arguments identiques: « le langage est pareil de tous côtés ». L’image nautique qu’il choisit en référence à cette situation met en scène d’une part les passagers d’un navire : «ceux qui sont dans un vaisseau » et d’autre part ceux qui restent à terre au port au moment du départ : « ceux qui sont au bord ». Ces derniers constatent que ceux du navire s’éloignent du port ( donc de la morale). Mais à bon droit ceux qui depuis le navire voient le port qui bouge peuvent donc penser que ce sont les non partants qui s’éloignent ( ils « fuient »). Pascal introduit donc la notion de « point fixe » nécessaire pour départager ces deux opinions relatives et définir une vérité ferme. Il faut donc nous abstraire des deux scènes en quête d’un « point fixe » – par opposition à point mobile -, excluant la relativité du point de vue. Chacun parle « d’où il est » et incline son jugement influencé par sa situation. Pour situer cette pensée dans l’histoire particulière de Blaise Pascal, mathématicien et philosophe, et justement savoir « d’où il parle », il faut rappeler qu’il a écrit une « Méthode de perspective ». Le « point de vue » constituant un élément fondamental dans la perspective, il est aisé d’imaginer qu’il fut déterminant pour Pascal afin d’imaginer le concept de « point fixe », indépendant du point de vue. Dans « De l’esprit de géométrie » il formule l’ idée similaire d’un repère absolu, de principes, pour élaborer les démonstrations géométriques.

Cette pensée du point fixe revient plusieurs fois dans différents contexte chez Pascal. En effet elle est aisément généralisable. A propos de Justice par exemple :

« On la verrait plantée par tous les États du monde et dans tous les temps, au lieu qu’on ne voit rien de juste ou d’injuste qui ne change de qualité en changeant de climat, trois degrés d’élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité, en peu d’années de possession les lois fondamentales changent. Le droit a ses époques, l’entrée de Saturne au Lion nous marque l’origine d’un tel crime. Plaisante justice qu’une rivière borne ! Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà.
Ils confessent que la justice n’est pas dans ces coutumes, mais qu’elle réside dans les lois naturelles. »(2)

La justice ne doit pas être une question de point de vue, de coutume, de géographie, mais elle doit s’exercer absolument et partout.




  Un autre savant a abordé l’idée de relativité : Albert Einstein à qui fut attribué le prix Nobel en 1921. Mais avec une approche très différente, en effet il s’appuie sur le « principe de relativité » qui a servi à élaborer la « théorie de la relativité »(3). Examinons le principe puis la théorie. Ce principe indique que quelque soit le référentiel ( statique pour Galilée, en mouvement pour Einstein comme un train, une formule 1) les lois de la physique, hormis durée et longueur, restent valables indépendamment de la vitesse (dans le train, dans la formule 1). Une pomme qui vous échappe dans le TGV à 300 km/h tombe pour vous toujours en ligne droite, comme elle le ferait si vous étiez en gare, les équations qui calculent la vitesse de sa chute sont les mêmes dans un mobile ou au repos. Cela même si elle décrit une parabole par rapport au talus.

  Quant à la théorie de la relativité restreinte elle s’appuie sur ce « principe de relativité » . Que dit-elle en terme simple ? Que des données que nous pensons absolues : le temps et les longueurs, ne le sont pas, malgré l’invariance des lois physiques dans chaque repère. Envoyez dans l’espace un vaisseau spatial ( ou un boulet) parti en ligne droite et à une vitesse uniforme proche de la lumière ( 300000km/s) Le vaisseau fait demi-tour au bout de 6 mois et il revient sur terre . Cette théorie permet de calculer que pour les astronautes embarqués dans le vaisseau, ainsi que pour l’horloge qu’ils ont emmenée, la durée du voyage total s’ils la mesurent sera de moins de six mois et non de un an. Ce paradoxe ( dit « du boulet » ou « des jumeaux ») fut énoncé par Paul Langevin, qui propagea cette théorie en France, dans une conférence en 1911(4)(5). Les équations qui calculent ce décalage sont nommées transformation de Lorentz(*), physicien qui fut prix Nobel en 1902. Pourtant dans le vaisseau le temps propre (local) aux Astronautes se décompte toujours en heures, minutes, secondes. Ce qui rend perceptible cette différence de durée ne provient que de la comparaison terre versus vaisseau à l’aide des équations de Lorentz. Dans le vaisseau, par rapport à la terre, les longueurs rapetissent et l’horloge ralentit. Ce phénomène est particulièrement difficile à appréhender pour l’esprit, personne n’arrive à se figurer mentalement que deux horloges synchronisées au départ et battant au même rythme puissent avoir un décalage de 6 mois au retour. Chaque repère possède son temps propre, mais une fois comparé ils sont différents. Il y a donc une relativité- chaque repère est relatif à l’autre- mais il y a aussi un point fixe : la théorie de la relativité restreinte et les équations de passage d’un système à l’autre.

  Autrement dit Einstein et Pascal ne sont pas des relativistes, ils recherchent des vérités générales.

  Ce résultat semble tellement impossible que même de grands philosophes ne l’ont pas admis instantanément. Dans une grande partie de son œuvre Bergson a pensé le temps. Lorsqu’il assiste à la conférence de Langevin il décide s’intéresser à cette théorie et commence de rédiger « Durée et simultanéité »(6) pour confronter sa vision du temps à celle de la théorie de la relativité. Jean-Marc Levy-Leblond , physicien édite de nouveau cette œuvre annotée en 2021, et explique les incompréhensions de Bergson à propos de cette théorie difficile. A plusieurs reprises Bergson considère que le paradoxe « du boulet » est impossible car décrit une symétrie parfaite entre Paul qui reste et Pierre qui part ( à l’intérieur par le boulet). Il est possible, dit il, de considérer que pour Pierre, c’est Paul qui part, par conséquent c’est lui qui vivrait une durée de six mois, ce qui rend donc impossible cette expérience. Il suffirait mentalement de changer le « mobile » pour que la réalité change ce qui est absurde. Bergson exprime cette « symétrie » ainsi :

« La symétrie est parfaite : nous avons affaire, en somme, à deux systèmes S et S’, que rien ne nous empêche de supposer identiques ; et l’on voit que la situation de Pierre et celle de Paul, se prenant respectivement chacun pour système de référence et par la même s’immobilisant, sont interchangeables ».(7)

Levy-Leblond répond dans sa note n°72:

« Bergson commet ici une erreur essentielle, commune à la plupart des auteurs qui récusent le pseudo-paradoxe des jumeaux. La symétrie n’est pas parfaite, car la réciprocité ne vaut que pour des systèmes en mouvement relatif uniforme, ce qui n’est pas le cas de Pierre par rapport à Paul, puisque son voyage d’aller et retour exige évidemment des modifications de sa vitesse, tant en grandeur qu’en direction. »

Il précise en suite dans sa note n°74 :

« Le voyageur du train ( ou du boulet) éprouve effectivement une secousse ( au départ), contrairement à celui de la gare ( ou du pas de tir), il n’y a donc pas symétrie ».


Tout au long du livre il montre que Bergson n’assimile pas bien la théorie car ce dernier considère qu’il y a un temps « réel » celui du repère fixe, et un temps « virtuel » celui du calcul du temps dans le mobile. Or comme l’énonce Levy-Leblond dans sa note n°65 :

« En vérité, l’essence de la relativité est de mettre sur le même plan différentes versions réelles »

  Situation qui reste difficile à appréhender puisque pour la pensée mécaniste ( celle de Galilée ou Newton) il n’y a qu’un temps et il est absolu. 
  Ce retournement de pensée bouscule les fondements et n’emporte pas facilement l’adhésion, la preuve en est apportée par Hendrik Lorentz lui-même qui a formulé sa fameuse transformation et incité Einstein à poursuivre la réflexion. En effet Lorentz ne croyait pas que les équations dont il était le génial auteur décrivaient la réalité, c’est à dire des temps propres à chaque système, mais plutôt constituaient une représentation mentale pratique. Voici ce qu’expliquait Louis de Broglie, prix Nobel de physique en 1929, à propos de Lorentz lors d’un hommage rendu en 1951(8).




« Le temps local et les systèmes de coordonnées que le groupe de transformation dont il était l’inventeur l’amenait à envisager ne lui paraissaient que des artifices de calcul permettant de mettre sous une forme plus élégante et plus commode les équations de la théorie (*). Il restait un pas essentiel à faire : abandonner la notion de temps absolu, rejeter la conception de l’éther devenue inutile et même gênante, admettre dans toute sa généralité comme s’appliquant à tous les phénomènes physiques le principe de relativité valable en Mécanique qui rend équivalents tous les systèmes de référence non accélérés en mouvement rectiligne uniforme les uns par rapport aux autres, enfin considérer tous les systèmes de coordonnées introduits par Lorenz dans sa transformation devant être traités sur un parfait pied d’égalité et définissant pour tout observateur, et aussi légitimement pour chacun d’eux, les notions d’espace et de temps tels qu’il les utilise pour repérer les phénomènes physiques. »

 Lorentz restait dans le cadre explicatif de la mécanique classique donc sur le temps absolu malgré ses équations qui démontraient le contraire. Il fut ainsi celui qui représenta la charnière entre la Mécanique et le basculement vers l’électromagnétisme et de nouvelles lois qui englobent plus justement nos représentations de l’univers.









  D'un point de vue philosophique il y a donc une différence fondamentale entre la relativité de Pascal et celle d’Einstein, entre le « point fixe » face à la relativité des points de vues et la théorie de la relativité. Pascal cherche à disqualifier des points de vue relatifs erronés pour énoncer une vérité fixe, Einstein ( avec Lorenz) à fixer les formules de passage de l’une à l’autre afin de faire cohabiter plusieurs points de vues correspondant à autant de vérités. Quand plusieurs vérités contradictoires se présentent à notre raison, il y a donc une porte de sortie : la remise en cause des concepts sous-jacents, comme ici le temps et l’espace.

  Mais cette comparaison entre deux conceptions de la relativité a ses limites. Elle démontre que la relativité en morale conduit à une pensée différente que celle de son homologue dans les sciences. Les civilisations ne sont pas des repères orthonormés, il n’y a aucune transformation logique ou mathématique pour passer du cannibalisme à la nourriture vegan, de la lapidation à la cour de cassation. Le cannibalisme est un crime pour les sociétés occidentales, de même que les mutilations sexuelles, alors que pour d’autres civilisations ils font partie d’un mode de vie. Toutes les cultures constituent un vivier, une représentation étincelante de la richesse de l’espèce humaine, elle doivent par conséquent être respectées, ou même admirées et chacune a « sa vérité ». Mais ce jugement n’est possible que si elle ne cohabitent pas et vivent séparément. Sinon il doit être adapté car elles représentent des valeurs différentes, parfois contradictoires. Si elles se mixent et franchissent les barrières, alors le relativisme échoue devant cette évidence: on ne peut respecter un acte criminel fût il commis par un représentant d’une civilisation admirable par ailleurs. Les valeurs d’une société forment ainsi un horizon absolu à défendre, qui n’est justifié que par une histoire et la coutume et non par la rationalité comme l’explique Max Weber évoquant la « guerre des dieux » et le polythéisme des valeurs(9). Ainsi par exemple la liberté arrive en premier dans la devise de la République (liberté, égalité, fraternité), ainsi que les droits de l’homme, alors que la Russie est loin de considérer la même hiérarchie.

  Mais, pour une nation ou une civilisation, affirmer ses propres valeurs comme absolues conduit à vouloir les imposer ailleurs puisqu’elles sont considérées comme « universelles ». Loin du fameux respect dû aux cultures différentes nous tombons alors dans la colonisation ou l’impérialisme culturel, la controverse de Valadolid condense un florilège de cette pensée. Le « droit à l’ingérence », en opposition à la souveraineté qui seule est fondée en droit international, part aussi du principe que certaines valeurs sont partagées par l’humanité, qu’il serait donc légal de les imposer. Bien que chaque pays, ou civilisation, considère ses valeurs comme absolues, vaut-il mieux, afin de sauver le concept de souveraineté et la paix du monde, admettre qu’elles puissent différer ailleurs ? Les guerres d’invasion sont souvent le résultat d’une réponse négative à cette question, mais aussi les guerres « justes » décrites par Michael Walzer(10). Chacun estime se battre pour le « bien » mais les conceptions du « bien » diffèrent de par le monde. C’est pourquoi le point fixe doit rester le droit international, le seul qui permette de départager le légal de l’illégal.




(*) Transformation de Lorentz 






(1) Blaise Pascal, Les Pensées , Seuil/ Lafuma 1992, n° 687 
(2) Ibid, n° 60 
(3) Albert Einstein, La Relativité, Petite Bibliothèque Payot, Paris 1956 
(4) Paul Langevin, Le Paradoxe des jumeaux : deux conférences sur la relativité (édition commentée par Élie During), Presses universitaires de Paris-Ouest, 2016. 
(5) Paul Langevin, L'Évolution de l'espace et du temps (Conférence faite au Congrès de philosophie de Bologne en 1911), publiée dans la Revue "Scientia", Vol. 10, p. 31, 1911. 
(6) Bergson, Durée et simultanéité, GF Flammarion 2021 Edition J.M.Levy-Leblond 
(7) Ibid, p 272 
(8) Louis de Broglie, Notice sur la vie et l’œuvre de Hendrik Antoon Lorentz, Conférence du 10 décembre 1951. 
(9) Max Weber, Le Savant et le Politique, La Découverte, 2003 
(10) 
Guerres justes et injustes, Michael Walzer, Folio essai, 2006