mardi 10 mars 2026

Les monuments

  Eléments concrets massifs qui sculptent l'espace urbain, repères visibles de loin, ils organisent la topologie mentale nécessaire aux déplacements. Aller de Nation à République, c'est passer entre les colonnes de Ledoux pour arriver à la statue colossale de Marianne . 
  Par ailleurs sur l'axe du temps ils scandent des périodes très éloignées. L'obélisque de Louxor à la Concorde date de la XVIIIe dynastie, Notre-Dame de Paris fut érigée du 12e au 14e siècle, et la tour Eiffel au 19e. Autant de siècles disséminés dans la pierre et dont la mémoire rejaillit sur le pavé.
  Dans le monde des valeurs, les monuments tiennent une place de choix. Ils déterminent  une définition hiérarchique entre les quartiers : les "Arc de triomphe" et "colonne Vendôme" accompagnent un espace social fort différent de la "Porte Saint Denis" et du "Lion de Belfort". Certains sont porteurs d'une finalité spécifique comme le Panthéon, conserver le corps des grand hommes, d'autres n'ont d'autre fonction qu'honorifique ou mémorielle. Mais chacun revendique le statut d’œuvre d'art, visible par tous dans l'espace commun.
  Chaque monument parle, il témoigne d'un passé qui s'est transformé. Nous ne voyons plus l'Arc de Triomphe de l’Étoile comme une célébration des campagnes Napoléoniennes. Il s'abstrait de ses origines pour devenir un Arc qui cumule symboliquement sous son aura tous les faits et cérémonies qu'il abrite et qui le rendent plus grand encore. L'obélisque de la Concorde n'est plus un monolithe à la gloire d'Amon, mais un hommage à une extraordinaire civilisation disparue. Notre-Dame de Paris ne se résume pas à un lieu de culte, mais est devenue la cristallisation de l'admiration que portent les visiteurs aux efforts des bâtisseurs sur des siècles entiers, et au génie des architectes. Elle porte aussi le respect que l'on doit à ceux qui ont vécu sur les mêmes lieux que nous, elle établit une sorte de continuité entre frères humains qui s'efforcent de dépasser leur finitude, à travers le changement des générations et l'altération qui dégrade tous les vivants .
  Les monuments constituent dans notre imaginaire une sorte de résumé caractéristique de la ville, de son identité. Et si une ville condense en son nom et dans le nom de ses voies une multitudes d'histoires individuelles et  d'évènements historiques, les monuments en forment le corps, la substance, la colonne vertébrale qui garde en vie la structure et veille sur sa persistance.
  Quel est le facteur commun à tous ces points de vue sur les monuments, ce qui les lie ? tout simplement celui qui les juge et les regarde, autrement dit l'habitant ou le visiteur. Il unit tous ces monuments dans son esprit, les parcourt par son corps, il habite en eux tout autant qu'ils habitent en lui. Dans le champ culturel, le monument construit une parcelle d'identité collective. 
  Le saccage de Palmyre,  la détérioration de l'Arc de triomphe, l'incendie de Notre-Dame  atteignent profondément les peuples, pour l'amour et l'intérêt qu'ils leur portent, mais aussi par les divisions qu'ils révèlent.

  Pour certains ce ne sont que des tas de pierres. Pire, leur reconnaissant une valeur symbolique, ils  rejettent celle ci comme non conforme à leurs valeurs. Si, par un point de vue anachronique, seule est prise en considération la société d'alors, par exemple le peuple de Paris au moment de la construction de Notre-Dame, en effet il est difficile d'y voir une époque dans laquelle il fait bon vivre selon nos critères actuels. La saleté règne ainsi que les épidémie de peste, et aucune volonté générale n'initie la décision de construire un tel monument. Si nous chaussons nos lunettes de sujet démocratique du 21e siècle, nous pouvons nous scandaliser des conditions de travail, de l'insécurité sur le chantier, des nombreux accidents mortels, des salaires de misère des manœuvres, bref un condensé d'injustice règne lors de l'érection de la cathédrale. De telles œuvres de pierre, de verre, de bois et de plomb qui sont érigés à la gloire de dieu engouffrent des fortunes versées par l'église, riche grâce à la dîme, impôt de l'époque. Elle est la plus puissante des institutions et la religion imprègne les mentalités et les corps bien plus qu'aujourd'hui, mais dans ce contexte la cathédrale fait sens pour tous.   Car elle représente pour tous les habitants, dans ses lignes verticales, l'ascension vers Dieu, l'être suprême,  le créateur. Les structures de pensée imprégnées de religion ne mettent pas en compétition l'ordre de la charité et l'ordre matériel, l'amour de dieu et l'économie, la foi et les salaires. Ces ordres sont incommensurables. Sans doute cet habitus correspondant au champ social de la religion du XIIIe siècle a-t-il permis d'ériger des cathédrales.
  Ceux qui n'interprètent la société principalement comme un espace social structuré par la domination d'une minorité sur une majorité, positionnent la justice et l'égalité comme les valeurs les plus hautes. Comme conséquence de ce jugement, peuvent être sacrifiées, dans leur idéal d'affectation des dépenses, les valeurs culturelles et symboliques au profit d'une redistribution sociale afin de diminuer les inégalités matérielles.
 Ce raisonnement n'aurait évidemment pas permis d'ériger des cathédrales, monument de culture par excellence, mais aussi parce que l'égalité était alors interprétées comme égalité de l'homme devant Dieu, valeur que réalisait l'édifice, et non égalité sociale. Il n'aurait pu non plus parvenir à bâtir les pyramides, dont la construction était conditionnée par la richesse et la puissance du Pharaon.
  Ce type de raisonnement, qui arbitre en faveur des valeurs matérielles devant les valeurs symboliques, pose souvent la matière comme primordiale, produisant l'esprit et le devançant. C'est le cas de Marx dans "L'Idéologie Allemande", qui considère la " superstructure" des idées, par exemple la religion ou l'art, comme une conséquence de "l'infrastructure", c'est à dire de l' état des rapports entre les forces productives et la production, perspective à inverser par la victoire de la classe dominée. Si l'on veut donc remettre à l'endroit la vision correcte matérialiste, la superstructure doit donc être balayée,  la "fausse" conscience devenir une vraie conscience, l'art  et donc l’œuvre doivent être ramenés au service du peuple. Raisonnement qui aboutit au réalisme soviétique.

















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