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La condition humaine-Magritte
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"Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car
chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les
plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point
coutume d'en désirer plus qu'ils en ont En quoi il n'est pas
vraisemblable que tous se trompent: mais plutôt cela témoigne que
la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui
est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est
naturellement égale en tous les hommes" (1)
Pour Descartes le bon sens permet de bien juger, alors que de nos
jours cette notion invoque plutôt l’évidence, la facilité,
l’idée d’intelligence pratique minimale. Le bon sens permet à
la fois de comprendre des situations , de trouver des solutions à
de simples problèmes, d’ ordonner des tâches, etc. En creux il
constitue une norme de compréhension et d'action. Être dépourvu de
bon sens voisine aujourd’hui avec être stupide. Par exemple sortir
sous l’orage et les éclairs en portant une grande tige métallique,
puis s’abriter sous un arbre peut illustrer une conduite dénuée
de bon sens. Pourquoi ? parce qu’elle contredit l’évidence,
car chacun sait que la foudre est attirée par les objets hauts,
métalliques et pointus. Comme le dit Spinoza chaque être vivant
doit « persévérer dans son être » donc mettre en
danger sa vie en ignorant l’évidence est à l’opposé du bon
sens. Aller vers la vie c’est le « bon sens » , aller
vers la mort par ignorance illustre la mauvaise direction, le
« mauvais sens ». Connaître et respecter la réalité
nous rapproche du bon sens, l’ignorer nous en éloigne.
Mais au fond qu’est ce que le sens, fût-il bon ou mauvais ?
Comment déterminer le sens de sens ?
Une impossible définition
Si le « bon sens » apparaît comme une norme de vie
pratique, le concept général de « sens » ne s’élucide
pas facilement. Il est impossible de définir « sens »
comme le remarque Raymond Ruyer(1) tout comme il est impossible de
définir «être» comme en témoigne Pascal puisque toute définition
implique l’emploi de ce même verbe ( ie: « rouge » est
une couleur , être est un verbe...). Définir sens c’est
expliquer le sens de sens et, tout comme pour « être »,
nous fait tomber dans une récursivité sans fin. Nous sommes donc
condamnés, pour comprendre le mot « sens », à tourner
autour et capter ses usages dans la langue.
Malgré cet écueil définitionnel chacun comprend parfaitement
lorsqu’on lui demande le sens d’une phrase, d’un signe, d’une
attitude ou d’un film. Nombreux sont ceux, après le confinement,
qui ont estimé que leur travail apparaissait vide de sens après
cette période hors norme. Leur vie même devait « retrouver un
sens » en changeant de métier, de région, ou même de
conjoint. Cyrille Dion, le cinéaste écologiste, déclarait ce matin
à la radio : « nous devons chacun décider ce qui
donne sens à notre vie ». Il est cependant difficile
d’expliquer au fond pourquoi une vie a du sens. Mais « sens »
possède justement plusieurs sens. Une vie peut avoir du sens, mais
pas le même « sens » qu’un discours, un livre, un
film, une attitude, un panneau sur la route ou même nos cinq sens.
Mais avant de tenter de répondre à cette question « qu’est
ce que le sens ? » il nous faut aborder les conditions de
sa possibilité. A quelles conditions le monde offre-t-il un sens
quelconque aux êtres vivants ? Comment le monde fait-il sens ?
Le sens interne et le sens externe
Notre perception et son interprétation sont pour une grande part
conditionnées par notre espèce et sa biologie. En effet, qu’est
ce qui empêche nos cinq sens de ne nous renvoyer qu’un simple
chaos de perceptions sans liaisons, sans rapports entre elles et sans
aucun sens?
C’est une question que Kant se pose dans sa « Critique de
la raison pure »(5). Dans sa réponse il évoque le
classement que nous opérons sur nos sensations grâce à nos
capacités innées, possibilité qui existe « a priori »
c’est à dire avant même toute expérience du monde. Au contraire,
ce que nous apprenons à la suite d’une expérience est nommé « a
posteriori ». Par exemple si nous n’avions pas en nous de
façon innée la capacité de reconnaître un objet proche d’un
objet lointain, il nous serait impossible de posséder l’idée de
distance. Nous pouvons ainsi d’emblée ( a priori dit -il)
ordonner le divers des sensations. En particulier tout ce que nous
percevons est situé dans le temps. Pour tout ce que nous ressentons
il y a un « avant », un « après » et un
« simultanément », temps que Kant nomme « la
forme a priori du sens interne ». Pour lui le temps n’est
pas une donnée objective du monde mais appartient à notre
perception, nous « ressentons » le temps même les yeux
fermés et sans aucune information externe. Bien sûr nous constatons
que la nature « passe », que les vivants vieillissent,
que les montagnes s’érodent, mais il s’agit tout d’abord de
modifications, de changements dont nous pouvons témoigner
objectivement. Le temps lui reste insaisissable de façon objective,
seul l’est le mouvement de l’aiguille de la montre ou de la
vibration du quartz.
Mais nous possédons aussi une forme a priori du « sens
externe », l’espace, qui consiste à placer tout ce que nous
percevons dans un arrangement à trois dimensions. Comme pour le
temps il est difficile de témoigner de l’espace de façon
objective, on ne mesure jamais l’espace mais ce qui est dans
l’espace. Ces deux sens a priori, qui existent en nous
indépendamment et avant toute expérience du monde sont nommés des
« formes pures » de la représentation, des intuitions
« pures ». Le temps et l’espace servent de fondement à
toutes les intuitions, c’est à dire à toutes les connaissance
immédiates que nous tirons du monde par les sensations.
Pour revenir à notre enquête sur le sens, il faut donc considérer
que pour Kant nous ne pourrions donner un quelconque sens aux
phénomènes de ce monde si nous ne possédions pas en nous a priori
les concepts de temps et d’espace. Sans la sensation du temps pas
de perception de mouvements et pas de changements, et sans l’espace
non plus. Autrement dit la représentation du temps et de l’espace
sont les conditions de possibilité du sens tout court. Il décrit
également des formes de jugement que notre esprit possède de façon
innées, ou jugement « pur » ( possibilité, nécessité,
affirmation etc.) sans lesquels nous ne pourrions pas
qualifier nos expériences et en tirer un sens quelconque. Autrement
dit lorsque nous voulons connaître un objet du monde nous projetons
sur lui nos propres catégories internes, notre connaissance est
réglée par nos capacités d’humains et ne nous dit rien au fond
sur ce qu’est cet objet « en soi ».
« [...]
on ne comprend pas encore alors comment l’intuition d’une chose
présente doit me la faire connaître telle qu’elle est en soi,
puisque les propriétés de cette chose ne peuvent passer dans ma
faculté représentative » (7)
Si comprendre le monde nécessite de porter des jugements a
posteriori tiré de nos expériences ( « c’est long»,
« c’est loin » , « c’est impossible »
etc.), agir implique aussi de raisonner, d’utiliser notre raison en
combinant nos jugements. Raisonner fait appel à la logique.
La logique et le sens
Arranger une suite de jugements ou de propositions qui s’enchaînent
de manière nécessaire pour notre esprit s’appelle raisonner
logiquement. Ce que nous nommons raison, ou rationalité témoigne
de la capacité à nous adapter au réel, à former des
représentations du monde qui nous permettent d’agir sur lui. La
logique précède le langage puisqu’elle sous-tend le bon sens qui
n’a pas besoin pour s’exprimer de former des mots. Mais le
langage repose lui sur la logique pour former des propositions
compréhensibles. Ces notions sont tellement intriquées que le mot
« logos » en grec ancien signifie à la fois « discours »
et « raison ». Nous n’avons pas besoin de langage pour
être logiques mais ce dernier est nécessaire pour communiquer.
Communiquer de manière illogique de permet pas d’être compris, la
communication impose du sens qui repose sur des règles non seulement
syntaxiques mais aussi sémantiques. Le premier principe logique que
pose notre esprit de façon innée se nomme le principe de « non
contradiction » affirmé
par Aristote : une proposition ne peut être à la fois
vraie et fausse en même temps . « Je suis assis et
debout, il fait jour et il fait nuit » énoncent des
contradictions qui heurtent naturellement notre raison.
Aristote l’a formulé ainsi :
« Il
est impossible qu'un même attribut appartienne et n'appartienne pas
en même temps et sous le même rapport à une même chose »
Ce premier principe posé, la Raison, que Hobbes décrivait comme un
calcul, articule des suites de proposition logiques qui permettent
d’arriver à des conclusions, le langage construit ces
propositions de façon à pouvoir les communiquer. Mais le langage et
la raison permettent aussi de former des propositions logiques qui
ont un sens apparent alors qu’elle ne correspondent à rien dans le
monde :
«Tous les poissons ont des écailles/ une raie
est un poisson / donc une raie a des écailles ».
Cette proposition présente un sens certain, elle est logiquement
et syntaxiquement correcte ( « bien formée ») mais elle
est fausse. Autrement dit la notion de sens est corrélée à celle
de vérité. La proposition « tous les poissons ont des
écailles » est une prémisse fausse, la conclusion « une
raie a des écailles » est alors également fausse. Mais
qu’est ce qu’est la vérité ? Tout comme pour le sens on ne
peut connaître la vérité sur la vérité sans posséder a priori
l’idée de vérité.
Le
concept de vérité est globalement soumis à deux définitions
différentes : elle est d’abord la correspondance jugée
exacte entre nos représentation et les choses. Pour Descartes il
existe naturellement des idées « claires et distinctes »
, une conformité entre l’idée et son objet que nous ressentons
naturellement « vraie », Thomas d’Aquin la reformule en
« adequatio rei et intellectus », conformité
entre l’intellect et la chose. Kant ajoute à cette correspondance
la nécessité d’un jugement qui représente une connaissance du
monde, par conséquent objective ( « la raie n’a pas
d’écailles »). Ce serait donc la définition « idéaliste »
de la vérité. La deuxième définition nous est fournie par l’école
du Pragmatisme américain dont William James ou Charles Peirce sont
les représentants les plus fameux. Pour ceux ces derniers la vérité
est une croyance qui doit être vérifiée par l’expérience, elle
est donc fonction de l’utilité pratique.
Un signe plein
de sens
Charles
Sanders Peirce a théorisé l’expérience humaine dans une
philosophie ternaire, la sémiotique. En particulier il décrit un
signe comme un rapport triadique entre un representamen ( ce qui
représente quelque chose) , un objet ( ce qui est représenté), un
interprétant ( ce qui relie les deux premiers). La mise en rapport
de ces trois éléments est appelée processus sémiotique. Un signe
« fait sens » parce qu’il pointe vers quelque chose
pour quelqu’un. Mais toute association ne constitue pas un signe.
La madeleine de Proust lui fait signe et son enfance resurgit
subitement. Elle renvoie à un souvenir, à des sensations. La
madeleine est vécue subjectivement par l’auteur de « la
Recherche » comme un miraculeux anéantissement du temps, un
retour à Combray. L’association de la madeleine et de la scène
passée est chargée d’une intense émotion que ne ressentirait pas
le chaland dans la rue à qui on distribuerait le même biscuit même
si on lui projetait la scène sur écran. Il s’agit donc d’un
signe « privé », propre à Proust. Le signe, tel qu’on
l’entend habituellement propose un « représentamen »
codifié, normé, doté d’une signification rigide, un sens obligé,
tel que tous les interprétants y associent le même objet, comme une
lettre de l’alphabet , un mot, un panneau « céder le
passage ». Il harponne notre conscience et la pose sur les
rails du signifié. Il possède donc un sens appris, apprentissage
nécessaire puisque le signifiant, en particulier le signifiant
linguistique, présente une forme d’arbitraire comme l’a énoncé
Saussure dans son « Cours de Linguistique Générale »:
« Le
lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore,
puisque nous entendons par signe le total résultant de l'association
d'un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement :
le signe linguistique est arbitraire. »
Un
panneau routier « virage dangereux » représente bien une
forme de virage mais le mot « virage » et sa
représentation sonore n’a absolument rien à voir avec la réalité
qu’il référence, le nombre des langues sur terre d’ailleurs en
témoigne ( « turn » en anglais , « drehen »
en allemand...). Un son ou une forme scripturale quelconque ont donc
la capacité de véhiculer une signification partagée par une
communauté de locuteur par l’intermédiaire d’un signifiant
arbitraire. Mais le sens n’est pas seulement véhiculé par les
signes. La langue ou les panneaux sont destinés à véhiculer un
sens partagé, donc quasi «objectif », qui survit même à une
société, une époque. En revanche lorsque nous percevons un
évènement ou nous rappelons un souvenir, le sens que nous y
trouvons dépend uniquement de nous même.
Un regard lourd de sens
On parle par exemple d’un « regard lourd de sens »
sous entendant qu’il est facile de deviner les pensées de la
personne à qui appartient ce regard. Dans ce cas, conformément à
la sémiotique de Peirce, le « représentamen » est donc
le regard, « l’objet » est identifié à la pensée et
« l’interprétant » celui qui parle. Mais rien n’est
clair dans ce sens « lourd », tout au plus s’accorde-t-on
sur le fait qu’un regard « lourd de sens » invoque une
intention suffisamment puissante pour être comprise sans nécessiter
l’apport du langage.
Trouver du sens consiste donc aussi à deviner les intentions,
compétence absolument nécessaire au maintien en vie de tous les
animaux. Si vous ne savez pas détecter les intentions hostiles
autour de vous votre vie risque d’être brève, surtout dans une
savane peuplée de fauves. Or même dans les sociétés modernes
interpréter les volontés d’autrui reste un besoin primaire, mais
aussi une nécessité dans la vie sociale et familiale. Nous devons
comprendre les corps, les postures, les mimiques, les gestes et en
définitives les actions pour appréhender les intentions qui souvent
ne s’accordent pas avec les discours.
Alors quel sens pouvons nous donner à tel ou tel geste, tel ou tel
sourire, telle ou telle action ? Et surtout que signifie cette
question « donner du sens » ? ici donner signifie
faire correspondre à, attribuer, renvoyer à quelque chose,
en l’occurrence à ce qui pourrait se passer, car prévoir le futur
est une nécessité de la vie ( sinon peu de rendez vous seraient
honorés et peu de proies survivraient). Heidegger, qui a tenté de
décrire les caractéristiques fondamentales de l’Etre (2) , a
identifié le « renvoi » comme une structure essentielle
de l’être humain et le « comprendre » comme un mode
d’Être, c’est un dire comme un constituant de l’existence
humaine, un « existential » dira-t-il dans son jargon.
Le sens comme renvoi
Pour Heidegger, qui ne s’intéresse pas beaucoup aux rapports
humains, le rapport aux choses est dominé par l’action, la
« praxis » des grecs anciens, et l’usage. Le mode
d’être des choses sera donc caractérisé par l’ustensilité,
c’est à dire que tout apparaît comme « outil », le
loquet pour ouvrir la porte, la porte pour passer d’un espace à
l’autre, l’encre pour écrire, la lampe pour éclairer… Or,
dit-il, « l’outil est quelque chose pour … […] dans la
structure du ‘pour’ est contenu un renvoi de quelque chose à
quelque chose. » Ainsi tout ce qui nous entoure, et le
monde dans lequel nous sommes, propose cette structure de renvoi.
L’outil lui-même est inséré dans cette chaîne de renvoi qui
forme une totalité imbriquée. Un marteau sert à marteler un clou
qui sert à fixer une planche qui sert d’étagère pour poser des
livres qui ...etc. L’être de ces objets pour Heidegger se nomme
« zuhandensein » ( « l’être-à-portée-de-main »).
L’être immédiat apparent du marteau c’est de marteler, celui du
clou de clouer, le regard que nous portons sur les choses et leur
être est conduit à une structure de renvoi, autrement dit il est là
« pour » quelque chose qui nous est utile, qui résume le
sens que nous lui donnons. Même la spatialité est redéfinie par ce
rapport d’usage, un objet dans une pièce semblera d’autant plus
proche qu’il conviendra à notre but, contrairement à d’autres
dont la distance est inférieure.
Heidegger distingue la « Vorhandenheit » de la
« Zuhandenheit », ( les choses qui se trouvent simplement
là versus celles qui apparaissent avoir un usage ). Un déménageur
qui porte un piano le considère dans le premier mode, alors que le
concertiste appréhende le même piano dans le second mode. Autrement
dit ils n’y attachent pas le même sens, mais pour chacun il y a
renvoi : comme chose à porter ou comme chose à émettre de la
musique.
La finalité flotte donc autour de nous, immanquablement, auréolée
de sens. Il n’y a peut-être que quelque moments dans la vie ou le
monde perd tout sens : le réveil d’un somme ou d’un
évanouissement. Ils provoquent un étonnement total sur ce qui nous
entoure, notre propre être a disparu avec la conscience et il faut
un certain temps pour réaliser qui on est, pour retrouver une
familiarité avec soi-même, pour identifier l’environnement et les
choses alentour et leur attribuer du sens. Dans ce court laps de
temps finalité et volonté ont disparu, ne subsistent que les sens qui
ne reconnaissent, par définition, rien que des sensations.
Curieusement en français cela constitue un paradoxe : lorsque
le sens disparaît les sens sont aux aguets. Nous n’avons
conscience, et sens, que par un renvoi vers nous même.
Nous constatons donc que le sens n’existe pas dans les choses mais
dans nous même, dans « l’interprétamen » de Pierce.
Un monde sans être vivant serait donc littéralement « insensé »,
pire il n’existerait pas puisqu’aucun sujet ne pourrait ni le
sentir ni en témoigner. Au moment où le dernier homme disparaîtrait
le monde s’engouffrerait dans le même abîme dénué de sens.
L’absence de sens
Qu’est ce qu’une conduite insensée ou absurde ? Une action
comme celle de Sisyphe, qui se répète sans aboutissement,
l’est-elle comme le prétend Camus dans « le mythe de
Sisyphe » ? Sisyphe puni par les dieux est condamné à
rouler et monter un rocher en haut d’une colline au sommet de
laquelle il ne parvient jamais. La finalité, atteindre le sommet,
n’est jamais atteinte mais elle est présente. En revanche une
autre finalité est à l’œuvre, couronnée de succès : celle
des dieux qui ont pour but de punir Sisyphe en l’empêchant
d’arriver en haut de la colline et en le forçant à recommencer.
Les dieux auraient pu choisir de porter sur terrain plat la même
punition : elle consisterait à transférer un rocher à un
autre emplacement, à repartir , à ramener un autre rocher et ainsi
de suite. Autrement dit un travail de forçat. Mais la colline offre
un supplice bien pire, répéter un échec, celui de ne jamais
atteindre le somment. Celui de ne jamais réussir une action tout en
ne pouvant jamais modifier les conditions et les moyens, une
anti-éducation en somme.
Car la vie consiste en un jeu d’essais et d’erreurs qui doivent
être corrigées, au contraire d’une machine qui réitère
mécaniquement et inlassablement les mêmes mouvements. Or la machine
par sa répétition perpétuelle est totalement étanche à la notion
de sens et d’adaptation. Une machine, une mécanique, contrairement
à un être vivant, ne sait pas adapter ni varier les moyens à sa
finalité. Mais pire : une machine ne peut choisir ses buts, sa
finalité vient de l’extérieur par l’intermédiaire d’une
pensée conceptrice qui se fossilise, comme dit Ruyer, dans la
matière. Une conduite sensée consiste donc à non seulement définir
des buts mais aussi choisir des moyens adéquats ( on dira
rationnels) qui permettent de les attendre à moindres efforts. Si je
veux me rendre de Brest à Strasbourg, je peux faire le tour du globe
en passant par l’Ouest et en traversant l’océan Atlantique, le
but sera un jour atteint. Mais la débauche d’effort et le temps
passé en feront une conduite insensée car irrationnelle surtout si
je vais chercher un sandwich à Strasbourg parce que j’ai faim à
Brest.
Sens et espèce
Un être vivant, à la différence d’une machine, interprète son
environnement, y décèle des choses utiles et définit des buts qui
lui permettent de poursuivre sa vie dans une optique de moindre
danger. Il emploie les meilleurs moyens pour arriver aux fins qu’il
a déterminées, ce qui détermine une conduite rationnelle c’est à
dire dirigée par la raison ou tout au moins par son intérêt ou
celui de son espèce. Chaque animal évolue dans un monde propre à
son espèce comme l’a évoqué Jacob Von Uexküll (3) . La même
réalité sera interprétée de manière toute différente selon que
l’on soit insecte, herbivore ou humain. Le sens revêtu par un brin
d’herbe pour une vache n’est pas celui qu’y reconnaît la
fourmi parce que les déterminations biologiques ne sont pas les
mêmes. Chacun connaît l’expression « il est comme une
poule devant un couteau » qui exprime l’idée que
l’absence de sens crée la perplexité. Les productions d’une
espèce n’ont souvent aucun sens pour une autre. Cela même peut
initier la définition moderne de la « nature » :
sera nature pour l’espèce humaine tout ce qui ne sera pas de son
fait.
Le concept de sens s’articule au niveau de l’espèce, où il est
peu apparent car instinctif ( aucun humain n’est conscient qu’il
doit se nourrir de lait maternel ou se reproduire ) , au niveau
social ( un signe ou une langue s’utilise au niveau d’un groupe
ou d’une société) et au niveau individuel ( chacun doit
comprendre les intentions des autres ) . Les espèces sociables se
doivent , en plus d’interpréter la nature, de produire du sens à
l’intention de leur semblables. Malgré une communication normée
il y a une grande latitude dans l’interprétation des messages
échangés entre deux individus, individus locuteurs dans le cas de
l’espèce humaine.
Sens et communication : L’herméneutique
Le fait qu’un message émis puisse renvoyer à des interprétations
différentes selon le sujet récepteur a donné lieu à une science :
l’herméneutique. Recevoir utilement le sens émis par l’auteur
implique de mettre en jeu attention et compréhension. Sens et
compréhension forment un couple inséparable. Mais la compréhension
du lecteur ne s’accorde pas obligatoirement avec ce qu’a pensé
transmettre l’auteur, d’autant plus avec les effets d’éloignement
culturel et temporel. Pour comprendre un texte ancien il faut
connaître la civilisation auquel il appartient, la tradition qui a
présidé à sa conception, la culture à laquelle appartient
l’auteur, etc. Il faut aussi résoudre le fameux paradoxe du cercle
de l’herméneutique mis en évidence par Schleiermacher :
comprendre un texte suppose d’avoir compris l’œuvre et sa
signification, mais comprendre l’œuvre implique d’avoir compris
le texte. La compréhension implique un mécanisme à double détente.
Cet échange entre Mostovskoï et Ikonnikov dans « Vie et
Destin »(4) de Grossman en témoigne :
« Je comprends tout ce que vous dites, je ne comprends pas
seulement pourquoi vous le dites »
Le bonheur que vise le militant communiste Mostovskoï ne signifie
que l’ enfer pour le fou de dieu Ikonnikov. C’est à dire qu’il
est possible de comprendre un raisonnement sans pouvoir saisir
pourquoi l’auteur utilise ce même raisonnement, autrement dit le
but de la communication revient pour le récepteur à assimiler un
message mais aussi à capter l’intention de l’émetteur. Or, pour
qu’un lecteur interprète correctement un auteur il faut qu’ils
possèdent un horizon commun, ou tout au moins quelque chose en
commun, pour ne pas être comme la poule devant le couteau. Nous ne
pouvons nous comprendre qu’à partir du moment où nous partageons
quelques valeurs ou instincts.
L’herméneutique, après l’étude des textes, a pris ensuite un
virage plus philosophique. Dilthey a distingué l’explication,
propre aux sciences de la nature et basée sur des causes et des
d’effets, de la compréhension qui est elle propre aux sciences
humaines dans lesquelles le déterminisme n’est pas seul en jeu
puisque la liberté et l’histoire ( individuelle et collective)
s’insèrent dans la mécanique causale des corps. Cela revient à
ne pas seulement chercher des causes au comportement humain mais
aussi des raisons, des motifs, ne pas s’arrêter au comment mais
poser la question du pourquoi. Ainsi la causalité naturelle, vue
comme mécanique par la science depuis Descartes, n’engendre pas de
sens pour un athée, alors qu’elle en est saturée, pour un croyant
qui aperçoit derrière chaque phénomène naturel l’action de la
providence. La science a précipité l’abandon des croyances dans
les fées, les elfes, les sorts et, comme dira Max Weber,
« désenchanté le monde ». Que l’eau bouille à 90
degrés celcius cela constitue un fait scientifique, la chaleur est
une cause et l’agitation des molécules un effet. Mais il n’y a
aucun sens dans cet enchaînement, ni aucune finalité dans la nature
en général, juste des faits répétitifs, nécessaires, que nous
constatons. Au contraire l’étude des relations humaines implique
de rechercher et de comprendre le sens, les intentions, les buts
embusqués derrière chaque échange. Mais qu’est ce au juste que
la compréhension sur laquelle insiste Dilthey?
Comprendre
Comprendre n’est pas sentir, c’est pourquoi il peut être
impropre de « comprendre » un poème ( qui pourtant est
exprimé dans un langage « normé ») ou une peinture car
leur réception relève du simple ressenti, ce qui ne retire rien à
leur valeur. Comprendre une démonstration mathématique revient en
revanche à saisir activement chaque enchaînement et pourquoi il est
suivi de tel autre. Comprendre l’action de quelqu’un revient à
identifier ses motivations et permet un coup plus loin de prédire ce
qu’il va faire. Comprendre est une activité alors que ressentir
c’est pâtir, cependant les deux sont bien des constituants vitaux.
La compréhension a pour but de capter du sens, du sens « objectif »
ou plutôt inter-subjectif, lorsqu’il s’agit des signes
linguistiques, mais aussi du sens purement « subjectif »
lorsqu’il ne tient qu’à moi d’interpréter telle ou telle
séquence de vie. Un cantonnier qui toute sa vie sera au bord des
routes à manipuler des cailloux peut très bien considérer sa vie
pleine de sens ( autrement qui entretiendra la route ?
pensera-t-il). Alors qu’un ingénieur de haut niveau en systèmes
d’armes pourra estimer que sa vie ne vaut pas la peine d’être
vécue et changera de métier ( tant de connaissances pour au final
travailler à ôter des vie ! pensera-t-il). Le premier optera
pour des valeurs d’utilité sociale et de coopération, le second
pour des valeurs de paix et de concorde. Capter le sens de sa propre
vie revient à se comprendre soi-même, ce que Socrate estimait être
un des buts de la philosophie, en particulier à connaître si ses
actions sont en accord avec une éthique individuelle.
Le sens et les valeurs
Autrement dit une vie qui a du sens s’accordera avec des valeurs.
Valeurs de partage ou de réussite, mais en général des valeurs
fondées par une culture spécifique. Évaluer une vie ne reviendra
donc pas à un processus purement subjectif car apprécier si la vie
est « bonne » , au sens où cette expression était
utilisée par les grecs classiques, implique de faire appel à des
critères de réussite. Pour les philosophes anciens la vie bonne
impliquait la recherche de la vertu, en particulier des valeurs
cardinales : courage ou force d’âme, tempérance, prudence,
justice. Aujourd’hui ce serait plutôt récolter beaucoup de
« like ». Le « sens » d’une vie dépend
donc de son adéquation avec l’éthique d’une époque, d’une
société ou d’une classe d’âge. Et il se résume alors à des
capacités mimétiques : se conduire avec courage revient à
reproduire la conduite du courageux. Pourtant il nous semble que le
courage mérite plus d’admiration que la faculté de copier, voilà
où se loge différentiellement la valeur. Mais si l’admiration
reste une conduite sociale, la perception reste individuelle.
Sens et idéologie
Nous l’avons vu, le signe représente un « sens obligé »,
alors que le langage n’offre pas d’emblée une compréhension
dénuée d’ambiguïté ou de difficulté. Le concept d’ idéologie
représente un moyen terme entre ces deux figures: via une idéologie
les évènements du monde sont interprétés par l’intermédiaire
d’une grille prédéfinie, un sens prédigéré. Cela rappelle ces
jouets éducatifs pour petits enfants : une boîtes trouée de
cercles, triangles ou carrés dans laquelle la petite main doit faire
rentrer des volumes de forme prédéfinies, cubes, prismes ou
cylindres. Dans cette métaphore les évènements du monde figurent
les volumes et l’idéologie la boîte. Ainsi tous les évènements
sociaux peuvent être interprétés par exemple en terme de
« domination » en éliminant toutes les causes qui ne
sont pas prévus par la boîte « domination », comme la
liberté individuelle, la responsabilité, l’atavisme qui seraient
des losanges, des étoiles ou toute autre forme qui ne rentre pas
dans les trous de la boîte. Il s’agit en quelque sorte d’un
développement hypertrophié de ce que Kant décrit comme les
catégories a priori des jugements ( cf plus haut). L’idéologie
fournit une intuition, une compréhension immédiate qui exclut tous
les autres modes de pensée. Bourdieu dans sa définition de
« l’habitus » décrit de même une pensée ou une
attitude corporelle d’abord extérieure, apprise, qui devient
naturelle, propre à soi et forme un corps « socialisé ».
Pour un bourgeois le « marcel » prend le sens de vulgaire
ainsi que l’accordéon ou la belote, puisque dans son monde de
nantis il faut mettre des costumes, jouer du violon ou au bridge. Il
faut noter que Sartre au contraire défend , dans « l’Être
et le Néant », que le garçon de café, alors qu’il a
intégré une intonation, une démarche, des gestes de garçon de
café ( qu’on pourrait considérer comme un habitus) en réalité
« joue un rôle » de garçon de café, démontrant alors
sa « mauvaise foi ». Il conserve au fond de lui, malgré
les déterminations sociales, la liberté de briser ses chaînes et
de trouver un autre métier, « garçon de café » n’est
pas une essence mais une existence. Souvent d’ailleurs le concept
de « métier » embarque de nombreux aspects liés à la
question du sens.
Avoir le sens de...
Un opérateur de services
funéraires décrit ainsi son activité : « offre
des métiers riches de sens à des collaborateurs ...».
Par ailleurs pour ces mêmes métiers il exige des qualités
spécifiques : « Il doit avoir le sens de la
diplomatie, de l’organisation, et de la discrétion. »
Dans ces deux extraits « sens » est employé dans deux
significations différentes. « riche de sens »
veut au fond dire que la finalité de ces métiers s’accorde avec
des valeurs reconnues : utilité sociale, amour du prochain.
Mais « avoir le sens de ... » s’identifierait
plutôt avec démontrer des qualités, posséder des compétences,
autrement dit démontrer les moyens en accord avec la finalité de
cette profession. Avoir le sens de la diplomatie revient à être
diplomate, avoir le sens de la discrétion à être discret, ou tout
au moins n’y être pas étranger. Cette qualité doit être chez le
candidat comme un supplément aux cinq sens que la nature lui a
fourni. Ou bien dans la version sartrienne un «savoir faire »
d’imitation. Car la diplomatie par exemple s’apprend ou se
développe. Elle renvoie à une méthode qui permet d’arriver à
ses fins sans brusquer l’interlocuteur. Transformer la diplomatie
en « sens » permet de placer cette qualité du côté des
sensations, de l’être ( mais quid du «sens de l’organisation » ?
car l’organisation a peu à voir avec les sensations, beaucoup plus
avec la raison). Il faut donc noter dans la rédaction de cette fiche
d’emploi qu’on ne demande pas à l’impétrant les compétences
d’un métier, des diplômes, mais un caractère, une nature, un
sens, définissant un être particulier.
La flèche du temps, la flèche du sens
Dans les « métiers qui ont du sens » se trouvent
en bonne place les professions du soin : humanitaires, médicales
et funéraires, qui tendent à éviter la mort ou bien qui
l’accompagnent. Le « sens » de ces métier surligne
cette flèche dessinée entre un début et une fin, qui indique une
direction et le chemin d’un être entre le moment de sa naissance
et celui de sa disparition. Illustrant la « solidarité
organique » décrite par Durkheim entre les différentes
activités de coopération sociale, ces métiers du soin sont
valorisés à la fois par leur utilité sociale et leur prise en
compte de la souffrance, sentiment vécu par chacun un jour ou
l’autre. La raison qui pousse à les exercer saute aux yeux et de
nouveau l’évidence est du côté du « sens ».
Sens et causalité
Nous cherchons désespérément à donner du sens à vie car nous
comprenons qu’au fond il n’y a aucune finalité dans la nature,
ce qui conduit à conclure que « tout ça n’a aucun sens »
. Il nous faut par conséquent pour chaque évènement lui « donner
un sens », le charger et l’insérer dans une chaîne, lui
assurer un ancrage sous peine d’évanescence et d’incompréhension
du réel. Les maillons de cette chaîne articulent chaque cause avec
chaque effet. « Donner un sens » revient à l’associer
à une cause ou à une raison, à la nature ou à Dieu. A contrario
un évènement qui n’a aucun sens n’autorise aucune explication,
aucun rattachement à un autre fait qui pourrait l’expliquer,
autrement dit ne renvoie à rien d’autre que lui. Si la science,
par construction, nécessite l’accord de tous les pairs pour
rattacher un fait à une cause il n’en est pas de même dans la vie
courante ou chacun détermine la raison pour laquelle un fait a eu
lieu, par raisonnement individuel ou conformité idéologique. Bien
que nous soyons tous équipés de manière innée de la même logique
formelle, nous sommes libre du sens que nous donnons à nos
propositions logiques et des faits que nous déterminons comme
« vrai ». Voilà en grande partie pourquoi surviennent
les guerres, parce que le sens donné à une réalité diverge selon
les individus, les familles, les groupes, les cultures, les pays.
(1) Néo Finalisme, Raymond Ruyer
(2) Être et temps, Martin Heidegger
(3) Mondes animaux, monde humain, Jacob Von UexKüll
(4) Vie et Destin, Vassili Grossman
(5) Critique de la raison pure, Emmanuel Kant
(7) Prolégomène à toute métaphysique future, Emmanuel Kant,
première partie, IX.