jeudi 6 août 2026

incendie, reductio ad capitalismum



 
 
« Les incendies sont causés par le capitalisme, pas par les mégots»


 
 
 
 
 
 
 
Ce type de raisonnement a fait florès dans une certaine presse ou dans les réseaux sociaux. Tentons d'analyser cette déclaration.

Dissocions pour commencer l'inerte et le vivant.
Il est parfois difficile de trouver les causes des effets visibles, particulièrement dans les systèmes et structures du monde vivant.
Dit-on qu’un fruit est le produit d’un rameau? Ce serait oublier les racines, la sève, l’écorce, les feuilles et le principe de production ou le système qui lui donne la vie et la maintient. Ainsi il n’est pas plus juste de dire que l’arbre est la cause du fruit que le fruit la cause de l’arbre. La feuille ne vit pas plus grâce à l’arbre que l’arbre grâce à la feuille. La causalité dans un système vivant est multiple et circulaire.

Mais la causalité dans le monde inerte présente aussi des difficultés, d'autant plus si elle s'insère dans un système mêlé avec le vivant. 
Peut-on avancer que la pétanque est la cause du carreau ? Lorsque le tireur lance sa boule et qu’elle prend exactement la place d'une autre boule qu’elle fait voler ailleurs, ce phénomène s’appelle « un carreau ». Quel est la cause du carreau ? Est-ce le jeu lui-même, la pétanque ? S’agit-il du tireur ? Ou bien de la boule qui percute ? N’oublie t-on pas aussi alors la vitesse et la géométrie nécessaires pour produire cet effet précis ?

Les lois de la nature nous sont accessibles sous forme de causes et d’effets. Afin d’analyser la causalité, nous isolons un système physique de son environnement, c’est à dire l’univers entier, pour en conserver un sous ensemble intelligible permettant d’exprimer cause et effet. Ne peut être appelé loi qu’un phénomène universel reproductible dans lequel une ou plusieurs causes sont nécessaires. Par exemple une combustion exige trois facteurs : un combustible, un comburant et une source d’énergie ( ignition par la chaleur) comme cause.

Au contraire si nous cherchons la raison d’un phénomène, et non plus sa cause naturelle, nous ne sommes plus dans les sciences de la nature mais dans l’interprétation humaine, l’herméneutique, qui tente d’articuler les faits et leur compréhension. Nous devons alors attribuer un sens aux évènements et des finalités aux différents acteurs. Or le sens ne réside pas dans les choses mais dans les cerveaux.

Wilhelm Dilthey désirant séparer les sciences de la nature des sciences de la culture et définissant ainsi les prémisses des sciences sociales, distingue ainsi les deux:

« La nature nous l’expliquons ; la vie psychique nous la comprenons »(1)

Il y a donc un monde infranchissable entre causalité et raison, même si elles se rejoignent par un point commun : engendrer des effets.

Pour reprendre l’exemple de la pétanque, il y a donc une cause au carreau : la boule percutante, une certaine masse, une certaine vitesse, une certaine trajectoire. Mais il y a aussi une ou des raisons : le jeu de pétanque, le choix du tireur. Prétendre que la pétanque serait la cause du carreau revient donc à mélanger les genres ou les ordres comme aurait dit Pascal. L’ordre de l’esprit n’est pas l’ordre de la chair, la psychologie n’est pas la physique, une raison n’est pas une cause. Il y a un déterminisme naturel, sans quoi nous n’aurions pas de théorème ou de lois, mais il n’y a pas de déterminisme des raisons. Peut-être que le tireur a choisi de tirer pour épater les spectateurs alors que ce n’était pas le jeu, et il aurait pu échouer car personne n’est infaillible et le tireur n’est pas une machine.


« Les incendies sont causés par le capitalisme, pas par les mégots»


Nous rencontrons ici la même erreur. Le capitalisme est un système qui n’est pas naturel, il est ordonnancé par des humains, à la rigueur nous pourrions adoucir cette déclaration par « la raison des incendies c’est le capitalisme ». Ce changement n'apporte pas un mince détail, car nous introduisons ainsi une incertitude, en substituant "raison" à "cause" nous sortons du pur déterminisme. En effet il y a incertitude car nous pouvons observer dans l’histoire des méga-feux qui se sont produits non sous le capitalisme mais sous le communisme. En 1972 la canicule en URSS dans la région de Moscou est suivie de gigantesques incendies, en 1987 l’incendie du « dragon noir » sur la frontière russo-chinoise brûle 7 millions d’hectares ( 42000 ha dans les Landes en comparaison). (3)

A bon droit il faut observer que les canicules répétées sont le produit du changement climatique. Mais sont-elles un « produit » du capitalisme ? De nouveau nous passons d’une cause à une raison, de la physique à l’esprit. Le capitalisme est un système économique, tout comme le communisme, ils ont en commun une logique de productivité croissante et infinie qui nécessite de se rendre « maître et possesseur de la nature » comme disait Descartes. Depuis l’essor industriel capitalisme et communisme ont considéré la production comme le nerf de la guerre sans tenir compte des limites de la planète, en particulier sa capacité d’absorption de CO2  . Ainsi il faut de nouveau corriger cette déclaration : « la productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui cause les incendies ». Mais peut-on réellement scientifiquement affirmer qu’une canicule cause des incendies ?

Un tapis d’herbe sèche ou d’aiguilles de pins peut s’enflammer facilement, mais pas spontanément. Il suffit de regarder les vidéos où des spécialistes allument du feu par friction, à la mode préhistorique, pour constater que cela n’est pas si simple. En revanche il est plus facile d’allumer du feu à partir d’un comburant très sec que d’herbe mouillées, c’est l’évidence. Le ministre de l’intérieur estime que « neuf feux sur dix sont d’origine humaine »(2). Par conséquent il nous faut encore modifier notre déclaration : « la productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains »

Mais cette phrase énumérant motifs et cause masque énormément de facteurs à prendre en compte. Car ce n’est pas la simple productivité qui augmente le CO2 et le CH4, mais les produits que nous utilisons ou les animaux que nous élevons. Ainsi nous pourrions hypothétiquement avoir découvert une énergie qui ne rejette pas de gaz à effets de serre pour le transport et multiplier à l’envi les voitures et les camions sans nuire à la planète. Le problème réside à la fois dans le système de production, dans les technologies employées, mais aussi chez les consommateurs qui utilisent les produits et sont les vecteurs des rejets. Lorsque le conducteur monte dans son automobile qui rejette du CO2, il est à lui seul la cause du démarrage du moteur par son action physique, ce n’est pas le capitalisme qui tourne la clef de contact. Il nous faut encore une fois modifier la déclaration : « les consommateurs utilisent des appareils qui rejettent des GES(4) dans le cadre d’une consommation de masse. La productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains ». 
Oublions pour simplifier que ce n’est pas le CO2 qui directement augmente les températures mais l’effet de serre.

Cette situation serait-elle problématique si nous étions 500000 terriens ? La réponse est négative, indubitablement la démographie est une des responsables de la situation. Le capitalisme pas plus que le communisme ne sont responsables de la démographie galopante. Les rejets de GES sont proportionnels au nombre d’humains. Cette donnée n’apparaît pas non plus dans la phrase initiale. Corrigeons encore : «les consommateurs, qui ont vu leur nombre se démultiplier à l’après guerre, utilisent des appareils qui rejettent des GES dans le cadre d’une consommation de masse. La productivité sans respect des limites est la raison du changement de climat qui provoque des canicules qui favorisent les incendies causés en grande majorité par les humains ».




Espérons que les politiques qui cherchent à remédier aux incendies, aux canicules, au réchauffement climatique pensent de façon plus nuancée que nos idéologues, savent articuler les différentes causes et raisons et perçoivent une réalité plus complexe que le raccourcis des « punch line ». Pourquoi alors trouve-t-on des explications à l'emporte-pièce? L’existence du mal, le mal radical dont on ne trouve ni les raisons ni les causes, tend à être nié. La complexité du réel ne doit pas encombrer l'agenda des populistes. Il  faut alors trouver un unique responsable comme l’a expliqué René Girard dans sa théorie du « bouc émissaire ».(5)
Dépasser le capitalisme ne ferait malheureusement pas disparaître ni le mal ni la complexité du monde. "Reductio ad Hitlerum" a été employé pour ironiser sur la tendance à tout ramener au nazisme, nous pouvons y ajouter un "reductio ad capitalismum" pour cette inclination réduire tous les effets du monde à une seule cause: le capitalisme.

1)  Willhem Dilthey, 1894, « Idées concernant une psychologie descriptive et analytique »

2) https://www.tf1info.fr/environnement-ecologie/feu-hors-norme-les-incendies-sont-a-90-d-origine-humaine-mais-c-est-bien-le-changement-climatique-qui-cree-les-conditions-propices-2456179.html 
 
3) https://en.wikipedia.org/wiki/1987_Black_Dragon_fire

4) Gaz à effet de serre
 
5) René Girard, 1982, "Le bouc émissaire" 

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