Qu’est ce qu’une communauté? Comme l’étymologie le suggère ( cum munus, « avec »+ « charge », « ressource »), il s’agit de posséder quelque chose en commun, mais aussi de partager des ressources à l’intérieur d’ un groupe. Ce peut être une foi, un espoir, un intérêt, un but...
Les êtres vivants s’organisent souvent sur ce mode et partagent leur lieu de vie, leur nourriture, leurs règles de vie, etc. telles les fourmis, les abeilles, les humains…
Mais alors que les règles et les modes de vie semblent se répéter inexorablement dans la sphère animale, elles fluctuent sensiblement chez les humains à travers le temps et l’espace. Longtemps chez ces derniers l’organisation des groupes sociaux a reposé sur la force. Dans nos communautés modernes l’affiliation au groupe et les règles qui s’imposent sont le plus souvent collégiales et discutées et négociées.
Cela concerne aussi bien un club de sport, une association d’amoureux de la nature, un groupement de voisins ou même tout un pays. La force pure est délaissée sans doute parce qu’elle ne garantit pas suffisamment de stabilité dans le temps car elle est toujours dépassée par une nouvelle force plus puissante encore, et s’engage toujours un cycle déstabilisateur de revanches. Alors que l’acceptation de règles bien définies, évitant les conflits majeurs, peut garantir au groupe sa survie pacifiée dans le temps. Mais ce n’est pas suffisant pour garantir un équilibre.
Cela concerne aussi bien un club de sport, une association d’amoureux de la nature, un groupement de voisins ou même tout un pays. La force pure est délaissée sans doute parce qu’elle ne garantit pas suffisamment de stabilité dans le temps car elle est toujours dépassée par une nouvelle force plus puissante encore, et s’engage toujours un cycle déstabilisateur de revanches. Alors que l’acceptation de règles bien définies, évitant les conflits majeurs, peut garantir au groupe sa survie pacifiée dans le temps. Mais ce n’est pas suffisant pour garantir un équilibre.
Toute association qui crée, produit et partage des biens doit trouver les moyens équitables de les partager de façon à garantir sa pérennité. En famille la nourriture produite ou achetée est un bien à partager, les repas sont servis équitablement. Dans un club de peinture les chevalets, les pinceaux et les crayons sont distribués à chacun. Un club de foot municipal, dans lequel des places sont distribuées à chaque match, doit faire jouer tous les inscrits. Une association d’aide aux nécessiteux répartit ses dons à part égale. Un club de photographie donne un égal accès à chacun aux moyens d’impression. Ces exemples concernent aussi bien des biens immatériels que matériels. Nous évoquons donc des communautés spécifiques, créatrices de biens, qui doivent les distribuer au moyen de règles dites justes, ce que nous pouvons reformuler plus brièvement par le concept de « justice distributive ». Mêmes les entreprises, sans parler de justice, sont censées distribuer de façon réglée une partie de ce qu’elles gagnent.
Les exemples élémentaires d’organisations qui ne distribuent qu’une sorte de bien définissent un modèle que le philosophe Michael Walzer nomme « égalité simple » dans son livre dans «Sphère de justice » (1). Des communautés bien plus importantes comme les habitants d’un territoire, d’un pays, s’organisent en tant que communauté politique. De telles communautés produisent une gigantesque quantité et diversité de biens, l’égalité simple ne peut alors convenir à cette multiplicité. Le nombre de biens, celui des agents responsables de la distribution et enfin leur mode de diffusion créent une infinie complexité. C’est pourquoi Walzer, qui tente d’expliciter une théorie de la justice, contre celle de John Rawls(2), décrit cette proposition comme «égalité complexe ». Comment s’articule-t-elle dans le cadre de la justice distributive ?
Une théorie des biens
Afin qu’une chose soit considérée par tous comme un « bien » sa signification, sa valeur, doivent valoir pour tous. Autrement dit à la base du partage il faut définir une « théorie des biens ». Des sociétés diverses adoptent chacune des significations différentes pour les biens produits, significations qui évoluent dans le temps. Les espagnols échangeaient de l’or des Aztèques contre des billes en verre qui ne valaient pas grand-chose pour les conquistadors : autre civilisation autres évaluations. Les négriers vendaient il y a peu des esclaves, commerce objet d’un certain consensus dans les pays organisateurs de l’époque, alors qu’aujourd’hui la liberté et la dignité humaine nous semblent inestimables, autre temps autres valeurs. Une communauté politique, un pays, en condition de toute possibilité de distribution équilibrée présente donc une compréhension partagée de la valeur des biens. Qui dit communauté dit aussi communauté de signification, et donc de valeurs communes.
Les biens peuvent être convertis : l’argent, le pouvoir autorisent à se procurer facilement d’autres biens. Certains biens peuvent aussi se trouver en situation de monopole : l’information peut être par exemple diffusée et contrôlée par l’état, ou bien l’énergie , gaz atome ou pétrole, maîtrisée et dispensée par un seul consortium.
Les biens peuvent être convertis : l’argent, le pouvoir autorisent à se procurer facilement d’autres biens. Certains biens peuvent aussi se trouver en situation de monopole : l’information peut être par exemple diffusée et contrôlée par l’état, ou bien l’énergie , gaz atome ou pétrole, maîtrisée et dispensée par un seul consortium.
Les biens sont effectivement partagés par le biais de différents agents : ceux ci peuvent être des fonctionnaires, des jurys, des médecins, des enseignants, des prêtres, des marchés, des partis politiques, des familles, des institutions. Ce sont des fonctionnaires qui distribuent les aides sociales, des jurys les sentences, les médecins des ordonnances. Les enseignants distribuent des cours, les prêtres les sacrements, les marchés toutes sortes d’objets ( payants), les partis politiques des postes de pouvoir. Les familles distribuent de la protection, de l’éducation, de l’amour etc.
Autant de milieux que Walzer appelle des « sphères ». En effet chaque sphère circonscrit ses propres biens, ses propres critères de distribution et de diffusion, ses propres agents et possède une certaine autonomie, à l’image d’une sphère dont la géométrie définit un volume captif isolé de l’extérieur. Nous pouvons par exemple distinguer les sphères religieuses, sportives, politiques, économiques, familiales, scolaires etc. Chaque sphère reste relativement autonome et étanche aux critères d’autres sphères même si il y a des passerelles et des règles d’échanges de biens entre elles.
Illustrons ce phénomène : une charge religieuse ne peut être achetée, c’est le pêché de simonie. On ne mélange pas la sphère marchande et la sphère religieuse pour la distribution des postes. Le sacré ne peut être vendu : la signification du mot « sacré » implique l’impossibilité d’une cession ou d’un échange. Un poste de ministre ne peut pas non plus être acheté. Un médecin ne reçoit pas son diplôme à l’aune de ses performances sportives, car médecine et sport sont deux sphères différentes. Un influenceur sans diplôme aux millions d’abonnés, sphère des media, s’il délivre des conseils de médecine, qui appartiennent à la sphère de la science ou de la santé, risque un procès. La compréhension partagée que nous avons du pouvoir politique implique de laisser indifférente aux puissances d’argent la délivrance des postes, qui sont dédiés à l’intérêt commun. L’expertise médicale doit être acquise au long d’un parcours d’apprentissage du fonctionnement du corps humain et non avec ses muscles ou le nombre de ses abonnés.
Un autre auteur, Pierre Bourdieu, évoque également l’idée de distribution à propos du capital qui structure l’espace social. Il l’invoque d’ailleurs sous sa forme pronominale : « les agents se distribuent selon le volume global du capital […] qu’ils possèdent.»(7) C’est à dire qu’ils forment des groupes homogènes relativement au montant du capital qu’ils possèdent dans tel ou tel champ. Dans sa théorie des champs sociaux Bourdieu adopte aussi cette idée de séparation, comme celle délimitée par les sphères de Walzer, en définissant pour chaque champ une certaine autonomie, des types de pouvoir, des règles du jeu, des intérêts particulier qui fondent les actions, des « capitaux », des « habitus »(*). Le capital culturel procure un certain pouvoir, le capital politique un autre. La possession des différents capitaux définit une hiérarchie sociale. Mais un capital sportif n’avantage pas dans le champ culturel ni l’inverse.
Walzer et Bourdieu tirent tout deux l’ analogie des « sphères de justice» ou celle des « champs sociaux» d’un texte de Blaise Pascal(3) qui énonce une théorie des « ordres », catégories qui partitionnent et hiérarchisent le réel. Il décrit trois ordres incommensurables, de façon ascendante: l’ordre du corps, l’ordre de l’esprit, l’ordre de la charité ( de l’amour de dieu). Ce qui relève du corps n’a rien de commun avec l’esprit ou la charité, idem pour l’esprit avec le corps ou la charité. Les ordres sont hétérogènes. Le corps s’y entend dans la force et l’extériorité, l’esprit dans la pensée et l’intériorité, la charité dans l’amour qui est sans lieu, au dessus de tout. La pensée est étrangère au corps, la force à l’esprit. Personne ne peut démontrer des théorèmes par la force , ni soulever des pierres par l’esprit (Il y a un proverbe sur Internet exprime d’ une façon moderne une idée proche: « vouloir argumenter avec un idiot c’est jouer aux échecs avec un pigeon »). Chaque ordre contient des caractéristiques, une logique, des règles qui lui sont uniques et non partageables. Vouloir franchir la frontière entre les ordres relève de la tyrannie : le tyran veut forcer le peuple à l’aimer, et imagine que la force peut dominer les esprits.
« La Tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre.
Diverses chambres de forts, de beaux, de bons esprits, de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maître l’un de l’autre, car leur maîtrise est de divers genre. Ils ne s’entendent pas. Et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force: elle ne fait rien au royaume des savants, elle n’est maîtresse que des actions extérieures.
Tyrannie.
La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu’on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux différents mérites, devoir d’amour à l’agrément, devoir de crainte à la force, devoir de créance à la science.
On doit rendre ces devoirs-là, on est injuste de les refuser, et injuste d’en demander d’autres.
Ainsi ces discours sont faux et tyranniques: “Je suis beau, donc on doit me craindre ; je suis fort, donc on doit m’aimer; je suis...” Et c’est de même être faux et tyrannique de dire: “Il n’est pas fort, donc je ne l’estimerai pas. Il n’est pas habile, donc je ne le craindrai pas.”»(4)
Ces sphères chez Walzer, calquées donc sur les ordres pascaliens, peuvent diffuser un certain nombre de biens. Par exemple la sphère culturelle émet des films, des pièces, des concerts, des livres, des expositions, mais elle distribue également des honneurs, des oscars, des césars, des prix goncourts, etc. L’égalité simple n’aurait ici aucun sens : il serait louable que chacun puisse aller au théâtre mais insensé de donner à tous une entrée pour telle pièce ou pire, de distribuer le césar du meilleur acteur à chacun. En effet l’honneur d’ un prix dépend du mérite, récompenser un auteur implique de lui attribuer une reconnaissance particulière en fonction de son talent, de ses efforts, du plaisir ou de l’émotion qu’il a su communiquer. L’égalité consiste ici seulement à permettre à tous de concourir à l’obtention d’un prix, c’est à dire tout d’abord d’ avoir les moyens de fabriquer et diffuser une œuvre. Remarquons qu’il s’agit une égalité théorique car devenir auteur nécessite un certain talent de départ sans quoi il n’est même pas question de parler d’œuvre, tous ne peuvent donc pas concourir.
Cependant la question de l’égalité des moyens d’accès à la culture peut être posée de manière générale, comme celle de l’accès à la santé, à la justice, à l’éducation, à la sécurité etc. Production de bien ne signifie pas distribution juste de ces biens, une autorité reconnue et respectée doit par conséquent déployer un principe de justice assurant l’équité, principe décliné suivant les particularités de chaque sphère .
La communauté politique
La communauté politique trouve ainsi toute sa justification dans la mesure ou elle est nécessaire pour réguler de manière transversale à chacune des sphères un accès aussi juste que possible aux différentes productions. Elle ne décide pas qui va voir tel film ou telle pièce mais distribue une subvention aux municipalités qui veulent construire un cinéma, distribue un pass culture pour aider les jeunes (5) , subventionne les films par l’avance sur recette distribuée par le CNC, etc. Une communauté politique distribue un certain nombre de bien essentiels. Certains sont prédominants comme le pouvoir ou l’argent puisqu’ils permettent de se procurer d’autres biens. Au nombre de ces biens figurent ceux qui correspondent à des besoins primordiaux comme la sécurité, le bien-être, la santé, l’éducation, la justice. Mais l’appartenance à la communauté se classe en tout premier dans la mesure ou tous les autres en dépendent. Il paraît donc raisonnable d’en faire un sujet de choix dans les débats , alors que ce thème, de façon assez incompréhensible est parfois considéré comme tabou.
L’appartenance
En effet, dans la majorité des associations, la distribution des biens est réservée aux affiliés à la communauté. Il y a évidemment une exception pour les associations humanitaires dont la mission consiste à distribuer aux autres. Mais d’ordinaire le « commun » implique un critère d’inclusion sinon la communauté ne peut être délimitée et devient l’ humanité dans son ensemble. Or la communauté globale n’existe pas ( sauf sur le plan moral), seules différentes institutions comme l’OMS ou l’ONU ont une portée planétaire et elles ne distribuent pas à proprement parler des biens comme la santé ou la paix.
Par conséquent il y a toujours un certain pouvoir qui distribue les critères d’appartenance à la communauté, pouvoir qui est censé représenter la volonté de cette dernière. Tout groupe exprime des critères d’appartenance : une communauté de voisinage exigera de ses membres qu’ils habitent le voisinage, un club de foot demandera à ses membres de taper au pied dans un ballon en respectant les règles du football, une association de parents d’élèves n’inclura que des parents d’élèves. Aussi un état, une communauté nationale, constitués historiquement par ceux présents sur son territoire, sont-il fondé à exiger de ses nouveaux candidats à l’appartenance de remplir un certain nombre de critères qui garantissent la survie, la cohérence et la paix dans la communauté. Aucun état, ni dans le temps ni dans l’espace, n’a incorporé et intégré automatiquement sans aucun critère les nouveaux arrivants.
Pourtant, précise Walzer et comme le rapporte Sidgwick en 1890, l’économie politique classique au XIXe a plaidé pour un déplacement totalement libre des agents économiques dans les quartiers et a proposé la même indifférence au niveau du territoire national (ils défendaient l’immigration sans aucune restriction)
« La société internationale , pensaient-ils, devrait prendre forme sur le modèle d’un monde de quartiers, où les individus se déplaceraient librement, à la recherche de leur progrès privé. »
explique Walzer. Les économistes classiques ajoutaient :
« le seul rôle des représentants de l’état est de maintenir l’ordre sur un territoire particulier […] mais en aucune manière de déterminer qui est supposé habiter ce territoire, ou de restreindre la jouissance de ses avantages naturels à une portion particulière de la race humaine »
Mais Walzer rétorque que cette mobilité parfaite n’existe pas, qu’elle est une fiction. Les gens venus d’ailleurs pour travailler restent et font leur vie sur place s’ils se plaisent nous dit-il. Et au final ces vastes «quartiers » se referment et deviennent des états limitants les déplacements.
« Le caractère distinctif des personnes et des cultures dépend de leur fermeture, et sans elle on ne peut le concevoir comme un trait stable de la vie humaine. Si ce caractère distinctif est une valeur, comme la plupart des gens semblent le croire […] alors il faut bien admettre quelque part la fermeture. A un niveau quelconque de l’organisation politique, quelque chose comme l’état souverain doit prendre forme et revendiquer l’autorité nécessaire à la pratique de sa propre politique d’admission, au contrôle et parfois à la restriction du flux des immigrants.»
Son argument semble provenir directement de l’histoire des Etats-Unis qui se sont construits par la venue d’immigrants qui ont supplanté les peuples autochtones. Ces même immigrants formant état ont fini par contrôler sévèrement l’arrivée de tout nouvel arrivant.
L’économie politique classique semble oublier que le commerce n’est pas le seul producteur de bien, et l’économie n’est pas la seule raison qui fonde une communauté, son intérêt à la mobilité veut ignorer que les hommes ne vivent pas que dans la sphère marchande, ce que rappelle Walzer en évoquant « le caractère » et « la culture ». Bourdieu lui aussi exprime cette idée lorsqu'il mentionne les éléments de rupture avec la théorie marxiste:
L’économie politique classique semble oublier que le commerce n’est pas le seul producteur de bien, et l’économie n’est pas la seule raison qui fonde une communauté, son intérêt à la mobilité veut ignorer que les hommes ne vivent pas que dans la sphère marchande, ce que rappelle Walzer en évoquant « le caractère » et « la culture ». Bourdieu lui aussi exprime cette idée lorsqu'il mentionne les éléments de rupture avec la théorie marxiste:
"[...]rupture avec l'économisme qui conduit à réduire le champ social, espace multidimensionnel, au seul champ économique, aux rapports de production économique, ainsi constitués en coordonnées de la position sociale.[...]" (8)
Walzer évoque donc une « restriction des immigrants». Mais cette restriction du flux des immigrants ne peut se faire sans conditions.
Le bon Samaritain
Une communauté politique a des impératifs moraux comme celui de ne pas traiter les nouveaux venus étrangers comme des ennemis et de délivrer à ceux qui débarquent un minimum des biens communs. Quels sont ils?
Ici Walzer rappelle la parabole du bon Samaritain qui met en scène l’assistance à son prochain : un homme est blessé il faut le secourir. Walzer reconnaît un principe d’assistance mutuelle, sans condition. L’obligation morale consiste, comme dans la parabole, à venir en aide un homme en situation de détresse aiguë, en bref à faire preuve d’humanité. Mais, au niveau d’un état, sur son territoire, elle n’implique pas de s’engager plus avant que ce secours. Cependant si renvoyer un étranger en bonne santé dans son pays d’origine lui fait risquer la mort immédiate, la morale implique d’y renoncer puisque nous nous retrouvons dans la même obligation d’assistance. La situation des réfugiés est donc spécifique, le droit d’asile y pourvoit qui interdit le refoulement lorsqu’une personne est persécutée et risque sa vie dans le pays qu’elle a quitté.
Ici Walzer rappelle la parabole du bon Samaritain qui met en scène l’assistance à son prochain : un homme est blessé il faut le secourir. Walzer reconnaît un principe d’assistance mutuelle, sans condition. L’obligation morale consiste, comme dans la parabole, à venir en aide un homme en situation de détresse aiguë, en bref à faire preuve d’humanité. Mais, au niveau d’un état, sur son territoire, elle n’implique pas de s’engager plus avant que ce secours. Cependant si renvoyer un étranger en bonne santé dans son pays d’origine lui fait risquer la mort immédiate, la morale implique d’y renoncer puisque nous nous retrouvons dans la même obligation d’assistance. La situation des réfugiés est donc spécifique, le droit d’asile y pourvoit qui interdit le refoulement lorsqu’une personne est persécutée et risque sa vie dans le pays qu’elle a quitté.
Mais ce droit d’asile, codifié par la convention de Genève qui définit le statut du réfugié, n’est applicable que pour des individus. Dans l'esprit de la loi des millions de personnes qui fuiraient la guerre ne pourraient demander tous asile dans un même pays à l’autre bout du monde.
Être né quelque part, droit d’asile
Le hasard préside au lieu de naissance et à la nationalité. D’aucuns pourraient prétendre qu’il s’agit là d’une inégalité fondamentale puisque certains viennent au monde dans un pays démuni en guerre et d’autres dans un pays en paix à l’économie florissante. Ce qui est absolument vrai, les situations différentes entre ces deux types de citoyens vont évoluer vers une vie malheureuse pour les uns et un chemin bien plus propice au bonheur pour les autres, donc des situations d’inégalités si elle sont jaugées internationalement. La déclaration universelle des droits de l’homme dans son article 3 déclare :
Mais comme le dit aussi la chanson « on ne choisit pas ses parents ». On ne choisit pas ses gènes non plus. La nécessité naturelle s’impose. Il n’est pas possible de choisir ses parents puisque pas encore présent au monde... de même il est impossible de ne pas naître ailleurs que notre lieu de naissance à un autre moment que le jour de notre naissance... Mais inégalité n’implique pas injustice. Deux mètres ne sont pas plus injustes qu’un mètre alors que ces mesures sont inégales.
Il n’est pas possible de considérer comme une injustice les nécessités de nature, comme les circonstances de naissances précitées, ou bien d’hériter d’une tare familiale, du gène du mongolisme, d’une dyslipidémie ou d’une petite taille. Il faut bien distinguer le manque de chance, le destin, et l’injustice. Venir au monde dans une communauté déchirée ou en guerre est un mauvais tirage à la loterie de l’existence, une inégalité en comparaison d’une naissance dans un pays riche, pas une injustice dans la mesure où personne ne l’a décidé.
Pour un individu né dans un tel pays l’article 3 des droits de l’homme se limite donc à un fantasme. S’il ne ressent pas, par patriotisme, l’impérieuse nécessité de défendre son pays attaqué, Il ne peut pas non plus se retourner vers l’état pour réclamer justice et application d’un droit à la vie, état en guerre qui va plutôt le mobiliser et l’obliger à se battre. En revanche il peut chercher à quitter son pays et demander asile ailleurs comme l’explique l’article 14 :
« Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l'asile en d'autres pays ».
Mais il ne sera pas accueilli à Cuba, en Inde, en Irak, au Liban, au Pakistan ou d’autres qui n’ont pas signé la convention de Genève. Le droit d’asile nous ramène au problème du bon samaritain, dont l’action est simplement morale, mais traité et généralisé par la législation. Il n’est plus question d’empathie mais de légalité. Les états et qui ont ratifié cette convention reconnaissent un cadre législatif bien défini qui ne dépend plus de l’exercice des sentiments.
Les demandeurs acceptés peuvent résider et travailler mais n’obtiennent pas automatiquement la nationalité. Ils ne sont présents que temporairement, l’asile n’est pas définitif. L’article 1C(4) indique :
"Cette convention cessera, dans les cas ci-après, d’être applicable […] :
Si les circonstances à la suite desquelles elle a été reconnue comme réfugiée ayant cessé d’exister , elle ne peut plus refuser de se réclamer de la protection du pays dont elle a la nationalité ; "
Le bénéficiaire peut donc voir sa convention devenir caduque et devoir retourner dans son pays d’origine.
Que gagne t-on avec cette loi d’asile plutôt qu’une détermination morale ? La même chose qu’avec toutes lois : il y a un principe de généralité et d’impersonnalité de la règle de droit. C’est à dire que la loi ne vise pas des personnes nommément désignées, elle n’est pas faite pour une personne particulière. De même le judiciaire est exercé par des juges formés pour appliquer la loi en dehors de leurs sentiments personnels. Elle est basée sur des faits et des critères, ce qui évite dans le cas de l’asile à celui qui délivre l’autorisation de jauger à partir de ses propres sentiments, ce qui exposerait les requérants à subir les préférences des uns ou des autres, provenant de leur bord politique ou de leur expérience personnelle. Cependant cela ne rend pas les choses plus simples, plutôt que juger quelqu’un sur sa bonne tête, appliquer la loi implique une enquête longue et ardue. Il peut être difficile de reconstituer une vie et un trajet puis de retrouver des éléments de vérification pour des gens qui arrivent démunis sans papier, qui ne s’expriment que dans leur langue, pour lesquels il n’est pas possible de communiquer avec le pays d’origine précisément parce qu’il est en guerre ou persécuteur.
Que gagne t-on avec cette loi d’asile plutôt qu’une détermination morale ? La même chose qu’avec toutes lois : il y a un principe de généralité et d’impersonnalité de la règle de droit. C’est à dire que la loi ne vise pas des personnes nommément désignées, elle n’est pas faite pour une personne particulière. De même le judiciaire est exercé par des juges formés pour appliquer la loi en dehors de leurs sentiments personnels. Elle est basée sur des faits et des critères, ce qui évite dans le cas de l’asile à celui qui délivre l’autorisation de jauger à partir de ses propres sentiments, ce qui exposerait les requérants à subir les préférences des uns ou des autres, provenant de leur bord politique ou de leur expérience personnelle. Cependant cela ne rend pas les choses plus simples, plutôt que juger quelqu’un sur sa bonne tête, appliquer la loi implique une enquête longue et ardue. Il peut être difficile de reconstituer une vie et un trajet puis de retrouver des éléments de vérification pour des gens qui arrivent démunis sans papier, qui ne s’expriment que dans leur langue, pour lesquels il n’est pas possible de communiquer avec le pays d’origine précisément parce qu’il est en guerre ou persécuteur.
Retour à la communauté
Certains pensent qu’un partage équitable des biens, un accès égalitaire, à compétence égale, aux postes et fonctions, conditionnent l’existence d’une communauté et constitue son ciment quelque soient les individus qui la composent. Il suffit d’y ajouter un principe de « différence » à savoir que lorsqu’il y a inégalité elle doit être acceptée si elle bénéficie aux plus défavorisés . C’est la position de John Rawls dans sa « Theory of justice »(2).
D’autres comme Walzer mettent en scène une « égalité complexe», déclinée dans chaque sphère, beaucoup plus difficile à décrire car elle implique des êtres qui ont une histoire, une culture, une origine, une appartenance, tout le contraire des humains de Rawls qui sont sous un « voile d’ignorance » de leur situation.
D’autres enfin comme Marx décrivent la société en terme de classes qui s’affrontent, l’identité de chacun étant alors définie en fonction de son appartenance de classe.
Différentes conception du concept « communauté » conduisent donc à des significations divergentes du concept « d’appartenance » ou même de celui de justice. Il suffit de mentionner la IIIe internationale communiste et le slogan « prolétaires de tous les pays unissez vous » qui identifient chacun à sa classe avant d'appartenir à une patrie, pour se rendre compte que nous sommes loin de l’idée trouvée chez Herder d’un peuple unique entre tous car possédant une histoire, une langue, des mœurs, un génie propre, ou bien de celle d’ « âme russe » trouvée chez Dostoïevski.
Les débats d’aujourd’hui sur l’immigration découlent de ces écoles de pensées. Ils posent la question de l'appartenance à la communauté nationale. Certains craignent de perdre leur âme et leur culture ou d’être remplacés par submersion migratoire, d’autres à l’opposé ne veulent même pas entendre parler d’immigration, refusent le débat, puisque leur communauté c’est le monde. Pour eux la citoyenneté est portée par le statut social bien plus que l’histoire ou la langue. Walzer lui accepte le débat, réfléchit à la question de l’appartenance et cela représente déjà beaucoup par les temps qui courent.
(1) Michael Walzer, Sphères de justice
(2) John Rawls, Théorie de la justice
(3) Blaise Pascal, Pensées
(4) ibid, Fragment misère 7
(5) Pass Culture, https://pass.culture.fr/
(6) Obligation de Quitter le Territoire Français
(7) Pierre Bourdieu. Espace social et genèse des classes
(8) Ibid
(*) L’habitus est une disposition incorporée, un mode d’action pratiqué sans réflexion, « infra-conscient, infra-linguistique » appris socialement, en face de telle ou telle situation.
(*) L’habitus est une disposition incorporée, un mode d’action pratiqué sans réflexion, « infra-conscient, infra-linguistique » appris socialement, en face de telle ou telle situation.
