vendredi 16 janvier 2026

L'Etonnement




  Quoi de plus étonnant que l’étonnement ? Souvent les philosophes l’ont mentionné comme condition à la philosophie. En premier lieu Socrate lorsqu’il répond à Théétète:

« [...]car c’est la vraie marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n’a pas d’autre origine[...] »(1)

Mais aussi Aristote, alors qu’il traite de la sagesse et de la science: 

« C’est en effet par l’étonnement que les humains, maintenant aussi bien qu’au début, commencent par philosopher[...] »(2)

Schopenhauer y relève un trait spécifiquement humain : 
 
"hormis l’homme aucun être ne s’étonne de sa propre existence. […]" (3) 

  Il est pourtant « étonnant » d’admettre que le philosophe, être rationnel par excellence,  qui manipule les concepts à l’aide de la raison,  qui veut s’affranchir des passions pour mieux raisonner, valorise une émotion. D’où vient l’idée que l’étonnement serait nécessaire au philosophe, sa marque de fabrique comme le prétend Socrate , ou encore qu’il marque le début d’un chemin philosophique comme le dit Aristote ? Le béotien imagine plutôt que le philosophe sera celui qui apprend la sagesse et la prendra en amitié ( Phillia : amitié, sofia : sagesse). Ou bien qu’il s’attelle d’emblée aux problèmes métaphysiques, l’âme, le monde, dieu… ou aux questions éthiques, logiques ou physiques comme les Stoïciens. Alors pourquoi l’étonnement, cette sensation que tout le monde éprouve, serait-elle à l’origine du parcours philosophique ? 


Une émotion

  Définir l’étonnement semble une tâche insurmontable au même titre qu’expliquer le sentiment de peur ou de joie dont l’existence est ancrée dans nos gènes : personne n’apprend à avoir peur, être joyeux ou étonné. L’étonnement est donc un donné de l’espèce dès la naissance, un sentiment inné. Sans doute même apparaît-il de la façon la plus formidable à cette occasion de notre venue au monde face, littéralement, à un nouvel univers.


  L’étonnement, défini en négatif, surviendrait à l'occasion de ce que l’on attend pas. La « surprise » correspond aussi à cette définition, mais l’étonnement ne revendique pas la même soudaineté. La surprise implique le présent, l’immédiateté, l’instant, un évènement, un fait qui survient subitement,. Elle est souvent accompagnée de dissimulation : « être pris par surprise » suppose que celui qui surprend a élaboré un stratagème. Le cadeau « surprise » est emballé soigneusement et dissimulé. L’on voile les yeux de l’être aimé avant de lui faire découvrir « la surprise ». La surprise est « auto-suffisante » une fois qu’on en a découvert la nature, elle s’épuise d’elle même, elle n’est plus une surprise.

  Alors que l’étonnement lui ne suppose aucune préméditation intentionnelle et peut être un sentiment durable. Il est fréquemment accompagné d’incompréhension et de la question pourquoi ? Il est possible d’être étonné sans être surpris, a posteriori, lorsque reviennent des scènes anciennes mémorisées par exemple. L’étonnement peut survenir dans le calme, sans évènement particulier, lors de la lecture d’un roman, ou bien de deux idées que l’on rapproche par la pensée. L’étonnement peut venir de l’absence de compréhension d’un phénomène, d’un moment où l’on reste interloqué lors d’une scène dans la rue, en regardant un film, en écoutant un discours, ou même en se souvenant d’un rêve. Un processus lent peut provoquer un étonnement qui dure, et le faire évoluer en rythme avec son déroulement : un insecte inconnu et bizarre rampe lentement à vos pieds, un curieux nuage de forme humaine se déplace lentement dans le ciel...

  Comment décrire la sensation d’étonnement ? quelque chose met en difficulté l’entendement et nos connaissances habituelles ne peuvent s’appliquer à la situation. Kant évoque, face au sublime qui n’est pas une notion tellement éloignée, une violence faite à l’imagination. A la fois l’entendement et l’imagination sont tous deux pris en défaut. On ne comprend pas comment est arrivé ce qu’on n’avait pas imaginé.

  L’étonnement contrevient à l’habitude, il en est même presque le contraire. L’habitude se fonde dans la répétition tandis que celui-ci de manière unique inscrit dans le temps une rupture, une nouvelle modalité, un surgissement d’étrangeté. Étranges, par exemple, sont les premières lectures d’Aristote qui étonne par sa façon de penser qui ne ressemble pour le néophyte contemporain à rien de connu ou d’imaginable.   Pourtant d’après Schopenhauer, le philosophe doit interroger l’habitude :

  « De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire ; tandis que l’étonnement du savant ne se produit qu’à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. »(4) 

Ainsi pour Schopenhauer il conviendrait d’étendre le spectre de l’étonnement. C’est à dire que l’étonnement pour le philosophe devient une sorte d’outil, d’attitude ou de condition à une propédeutique qui introduit au « pourquoi ».




Le questionnement 


  En effet l’étonnement est souvent accompagné d’un pourquoi, d’une question. Lorsque Trump veut annexer le Groënland ou rattacher le Canada aux US chacun est étonné, aucun président des Etats-Unis n’a jamais manifesté de telles attitudes. C'est donc  inhabituel et cela entraîne un questionnement. Lorsque nos ancêtres vivaient des éclipses totales, ou voyaient des arbres foudroyés ( étonnement vient du latin adtonare: frapper du tonnerre)  il devait en être de même, ce qui conduit à des interrogations sur la nature. D’où l’on s’aperçoit que l’étonnement à propos de faits inhabituels se trouve très souvent à l’origine d’une recherche des causes.

  Mais à l’inverse, comme le propose Schopenhauer, il conviendrait aussi de s’étonner de qu’on admet sans réfléchir, par habitude, comme les traditions, les préjugés, l’idéologie, ou l’opinion générale que les grecs nommaient doxa. Donc loin d’attendre passivement l’étonnement, il faudrait regarder chaque jour d’un œil neuf. Pourquoi les chiens ont quatre pattes et les poules seulement deux ? Pourquoi lorsqu’on jette une pomme elle se dirige toujours vers le sol ? Pourquoi a-t-on peur des dieux ?

  Pourquoi l’égalité, la fraternité, la liberté, la justice sont elles recherchées? S’étonner de tout devient une attitude face à la vie, un rempart contre l’ennui et revient à s’embarquer sur les flots vivifiants d’un fleuve où à chaque instant les rives proposent de nouveaux paysages à découvrir.

  Mais mettre le pied sur la rive peut être dangereux. S’affranchir de la pensée commune pour penser par soi-même ( tout en montant « sur les épaules des géants » qui nous ont précédés) peut conduire à une totale déstabilisation, et même à la mort. A la fin de l’allégorie de la caverne, dans laquelle tous ceux qui y vivent enchaînés ne voient que des ombres du réel, celui qui en est sorti et qui a vu la vraie vie, la lumière de la vérité, est menacé. il risque la mort:

  « Et si quelqu’un tente de les délier et de les conduire en haut, et qu’ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ?»(5)

  Mais L'étonnement ne suffit pas à atteindre la vérité. Remettre toujours en question les phénomènes ou les connaissances installées peut aussi conduire à un travers : le complotisme ( cf https://billetgratuit.blogspot.com/2025/02/induction-et-complotisme.html) . En effet si vous vous étonnez de vivre sur un globe et remettez en question la rotondité de la terre vous allez devoir vous demander pourquoi tout le monde tente de vous persuader du contraire, comme si un complot était hourdi contre vous. L’étonnement ne suffit donc pas à initier et élaborer des connaissances solides, il faut consacrer à la recherche du savoir une méthode : celle de la science qui consiste à adopter certes une position critique mais aussi à étudier les raisonnements, les preuves qu’on apportées nos illustres prédécesseurs qui conduisent au consensus, plutôt que de rester campés sur de simples opinions qui ne s’appuient sur aucune démonstration. Ceci aussi bien en ce qui concerne la science que la philosophie.




(1) Platon, Le Théétète, Garnier Flammarion, 115d

(2) Aristote, Métaphysique, Garnier Flammarion, 2008, Livre A, 982b, 10

(3) Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, Quadrige/PUF, 2009, suppléments, Chap. XVII.p851

(4) Ibid, p 852

(5) Platon, La République, Livre VII