samedi 24 octobre 2026

Piller, une pulsion pas une politique




« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne. » (1) 


Cette charge de Rousseau  contre les rudiments de la propriété pourrait convenir aux pilleurs et les conforter dans leurs actions s’ils le lisaient mal. Car il évoque les fruits de la terre qui fournit les richesses dans l'état de nature, et non les fruits du travail d'une société industrielle. D’ailleurs il n’y a d’autre théorie ou de pensée chez celui qui se rue dans la boutique fracturée que le désir de posséder, d’avoir. Il n’a donc pas besoin de honnir la propriété si précisément elle constitue la fin de son action.

A noter que ne sont pas pillés les vendeurs d’outils, les étals de nourriture, mais les boutiques de vêtements de marque, de sport, de bijoux, de smartphones, ou de luxe en général. Ce désir brut violent d’accaparement démontré par ces dizaines de milliers de jeunes qui ignorent la propriété, le travail d’une vie, est triplement effrayant. (Effrayantes aussi les violences corporelles qui conduisent à plus d’un millier de policier blessés et des centaines de lycéens dont certains mutilés, mais qui ne sont pas le thème développé ici: le pillage).




Premièrement ce désir met en scène une violence terrible et déployée à grande échelle, 3000 commerces pillés le 17 Octobre 2026 (2). Cette réitération du phénomène, déjà connu depuis plusieurs années, par des milliers de pilleurs le hisse à un niveau jamais vu. Une violence prohibée qui n’apparaît nulle part ailleurs que dans la guerre. En temps de paix aucune autre occasion ne permet de rencontrer une telle casse matérielle, totalement destructrice. Car la démolition, d’immeubles ou d’ouvrages d’art est très encadrée et codifiée, elle est conditionnée par des permis, des autorisations par des autorités locales ou nationales. Elle est exercée, dans des lieux circonscrits, par des machines ou des explosifs disposés ad hoc. Au contraire dans la destruction urbaine lors des émeutes, elle s’exerce manuellement, tout azimuts, par la force directe des corps déchaînés. Cette expression dévastatrice exprime à l’extérieur une rage intérieure libérée qui exulte et littéralement « prend corps ». D’un coup toute la rancœur et le ressentiment trouvent une voie de sortie salutaire. Tout devient pour le forcené dans sa quête un outil : un poteau de signalisation arraché, un banc public, un bâton, n’importe quoi qui peut être projeté dans une vitrine. Tel les assaillants d’une forteresse, les émeutiers veulent pénétrer et franchir la muraille par tous les moyens. Cette folie destructrice est communicative, dès que l’un frappe la vitre l’autre est emporté par la même rage et des vagues d’assaillants y reviennent jusqu’à l’explosion finale. On pense au défilé des bacchantes des fêtes dionysiaques dans lesquelles la folie licencieuse et la transe deviennent communicatives au fur et à mesure que le vin s’empare des esprits. Cet exaltant sentiment de franchissement des limites, morales et physiques, ne peut être contrôlé ni par les acteurs ni par la police. L’usage de la force est préméditée, les émeutiers arrivent équipés de foulards, cagoules. Ces groupes sont persuadés de leur toute puissance, et n’ont aucune sorte de retenue qui puisse infléchir leur geste. Ils sont les plus forts et le font savoir. C’est effrayant.




Ensuite tout cela est filmé sous tous les angles par des smartphones, des caméras. L’action se déroule sous le regard de tous. Les réseaux sociaux, les télévisions ne perdent pas une miette de la transgression. Nous sommes devenus une société du spectacle, spectacle du défoulement , spectacle du vol, spectacle des flammes. De nombreux badauds proches de l’action restent les mains dans les poches, regardent ces violences comme s’ils n’étaient pas présents et qu’on leur projetait une scène sur un écran, ils sont au cinéma, ils contemplent. Périodiquement ces scènes reviennent et nous nous habituons à ces saccages, à ces transes populaires, ces déchaînements barbares. Mais le spectateur moyen reste interdit, en déficit de compréhension. Les images ne sont pas sous-titrées. La transparence des évènements s’oppose à l’opacité de l’explication. Quel fil a-t-on perdu ? Celui des années de guerre, des morts, des souffrances, de la peur, de la privation, de la faim, du froid ? Celui de la reconstruction, du renouveau, du progrès des années 60, de l’avenir radieux et lumineux? Celui de la critique des années 70, du rejet du modèle de consommation effrénée ? Aujourd’hui matériellement nous bénéficions de bien plus que toutes ces anciennes générations ne pouvaient disposer, pourquoi alors cette agressivité, cette volonté de tout posséder de force? Pourquoi la digue morale a-t-elle sauté ? Comment motiver le vol lorsqu’on ne vit pas dans la nécessité ? Comment passer du « j’ai envie » à « je le prend par la force » ? C’est effrayant.









Enfin ce désir d’accaparement en dit long sur la hiérarchie des valeurs révélée par ces rapines. Le paraître, plus exactement être paré de beau objets techniques, de beaux vêtements, est bien plus important que l’être, le savoir, l’évolution personnelle ou collective. Carrefour annonce qu’à 80 % ce sont des alcools qui ont été dérobés (4), non de la nourriture n’en déplaise à ceux qui prétendent en faire des émeutes de la faim. Dans l’histoire les mouvements sociaux ont toujours été provoqués par des manques primaires, de nourriture, de logement, de travail, de profs ( comme les lycéens aujourd’hui) ou revendiquant l’utopie comme Mai 1968. Aujourd’hui les émeutiers veulent des I-phones. A l’exact opposé d’aujourd’hui les années 70 critiquaient la société de consommation, la profusion d’objets, le besoin de retourner à la simplicité, aux valeurs de partage, d’amitié et d’amour, pendant que certains rêvaient toujours au grand soir, à la société communiste. Les bandes, les tribus ou les hordes ont pris la place des citoyens motivés par l’idéologie ou l’utopie. L’ailleurs, l’avenir c’est la boutique Lacoste ou Apple à dévaliser. C’est effrayant.




Il est naturel de proposer des explications à ce phénomène. Elles évoquent souvent la souffrance endurée par une partie de la jeunesse ou de la non reconnaissance de ses difficultés. On peut les entendre, mais à quel moment cela donne-t-il un droit aux actions anti-démocratiques ? Aux émeutes ? A la violence ? Comment valider logiquement une telle explication : je ne suis pas reconnu à ma juste valeur alors je vole un I-phone en réunion. Certains diront ces biens ont été volés pour être revendus, mais est ce plus moral, légal, valable politiquement ? L’interview de quelques jeunes par Radio-France à cet égard est significative, leurs réponses sont déconcertante de naïveté et d’irresponsabilité (3).

Faut-il toujours justifier tous les mouvements sociaux, toutes les manifestations, toutes les insatisfactions de la société comme autant de témoignages d’une injustice ? Lorsque l’extrême droite défile et crie « dehors les étrangers » sont-ils alors fondés à le faire ? Il faut offrir un avenir à la jeunesse mais ne pas faire l’économie de la critique du mode de pensée qui conduit à ces pillages délétères, qui pour le coup sont le contraire du fameux « vivre ensemble ».

Résultat du 17 Octobre 2026: ceux qui s’affirment victimes d’ostracisme ne vont pas arranger leur cas, ils auront servi d’agents efficaces au vote Rassemblement National, force politique qui ne leur veut pas du bien.








1 Jean Jacques Rousseau ,Nathan, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Seconde partie
, p 82
2- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-reportage-de-france-inter/le-grand-reportage-du-mercredi-21-octobre-2026-6385477
3 Ibid. 
4 https://www.bfmtv.com/economie/consommation/c-etaient-des-alcools-forts-qui-etaient-voles-alors-que-carrefour-s-effondre-en-bourse-son-patron-affirme-que-les-pillages-n-ont-rien-a-voir-avec-le-pouvoir-d-achat_AV-202610210360.html