jeudi 16 février 2023

Paresse et travail


Dans l'actualité récente nous avons entendu plusieurs personnalités politiques déclarer, dans le contexte du débat sur le report de l'âge légal de la retraite, que le travail était "une valeur de droite", et qu'il fallait restaurer le "droit à la paresse" ( Sandrine Rousseau en référence au livre de Paul Lafargue), alors que d'autres, à gauche, désiraient qu'elle redevienne "une valeur de gauche" ( Ruffin ).

Travail et paresse s’opposent et curieusement l’un comme l’autre véhiculent des appréciations contradictoires. Chacun aime paresser et trouve agréable de ne rien faire. Il est plaisant de vaquer à ses pensées, de contempler la nature un brin d’herbe au coin des lèvres ou de regarder jouer et s’ébrouer ses enfants. L’inactivité peut être vécue comme un délice. Pourtant personne n’érigerait l’oisiveté à devenir une règle de vie et « paresseux » est aussi une insulte. La paresse, bien que vécue comme plaisir, est également qualifiée de défaut.

A l’opposé le travail peut être honni, détesté, considéré comme un esclavage ou un bagne. Les philosophes grecs, entre autre Aristote et Platon, l’ont méprisé. Le travail forcé, le goulag ont été historiquement de terribles punitions. Les travailleurs sont appelés les « damnés de la terre ». Mais pour Engels il « a créé l’homme ». Beaucoup le considèrent comme une activité noble qui élève l’homme, un moyen de transformer sa vie et son environnement. Par l’outil et le travail l’homme s’extrait de son animalité. Le travail social, vecteur de coopération et de progrès, organise la société et répond à ses besoins. Le travail individuel est chargé de valeurs formatrices et une vocation permet de vivre un travail comme une passion.

Chacune de ces notions est donc équivoque et ériger l’une en remplacement absolu de l’autre semble absurde. Il est parfaitement possible d’être paresseux à certains moments et travailleur acharné à d’autres. Si l’analyse ne reste que temporelle la question se résumera à savoir où positionner le curseur.

Mais il y a une asymétrie fondamentale entre ces deux notions. Le travail a deux faces, sa rétribution et sa production. Le travail permet de combler des besoins primaires. L’activité humaine révolutionne, modifie le monde, le fait évoluer et façonne un ordre physique et social. L’inactivité l’abandonne aux seules lois de la nature. Le travail, démultiplié par l’ordre technico-scientifique, a fait émergé le progrès. Il a amené des habitations plus confortables et mieux chauffées, la disparition d’un cortège de maladie et de la douleur, l’éradication des famines, l’allongement de la vie, etc.

Mais ce progrès a également conduit à l’épuisement de la planète, à la pollution, à la raréfaction des ressources vitales et de la biodiversité, au réchauffement climatique. Faut-il alors renoncer à l’idée de progrès pour avoir comme horizon les valeurs des tribus primitives, la haine du travail et la recherche du farniente ? Comment changer la production sans décomposition de l’ordre actuel ? Le travail est-il vraiment un enfer ?

Le droit à la paresse


A la question précédente Paul Lafargue, l’auteur du « Droit à la paresse » en 1880 répond affirmativement. Il écrit :

« Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, qui les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature. Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant, émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un être libre, le prolétariat, trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.»


Étrange haine affichée pour les paysans et les commerçants dont le travail nourrit la société, mais conforme à l’esprit de la lutte des classes dont le fer de lance doit être l’ouvrier. Le « koulak » et le petit paysan feront les frais 50 ans plus tard de cette idéologie qui les détestait. Lafargue dans cet essai se scandalise ensuite, à juste titre, sur le sort des ouvriers qu’il vilipende pourtant pour leur « passion pour le travail ». Il cite ensuite le Dr Villermé qui décrit l’industrie du coton de l’Est de la France en 1848(1). Elle emploie alors des enfants aussi bien que leurs parents qui font huit kilomètres pour aller à la fabrique où ils travaillent jusqu’à 16h par jour. Lafargue s’élève contre le « droit au travail » réclamé par les ouvriers en 1848. Il dénonce « la malédiction du travail » . « Honte au prolétaire » écrit-il pour accepter de travailler plus longtemps qu’au bagne. Le prolétaire est un être « dégénéré » abruti de travail, « misérable servant de machine » qu’il compare défavorablement aux peuplades primitives qu’il admire où l’on trouve encore « une trace de beauté native » et la haine du travail.

« Combien dégénérés sont les prolétaires modernes pour accepter en patience les épouvantables misères du travail de fabrique ! »

« [...]il faudra, par des lois sévères, imposer aux ouvrières et ouvriers en passementeries, en dentelles, en fer, en bâtiments, du canotage hygiénique et des exercices chorégraphiques pour le rétablissement de leur santé et le perfectionnement de la race. »

il incrimine aussi le fabricant, vecteur des crises industrielles, qui s’endette par l’appât du gain et emprunte sans cesse jusqu’à « implorer le Juif », qui « empoche ». En revanche il admire ces tribus du Brésil qui « tuent leurs infirmes et leurs vieillards ». Eugénisme, élitisme racial, antisémitisme, Lafargue, qui parle aussi de « surtravail », apparaît donc comme donc une sorte de marxiste mâtiné de pensée nazie. Après cette passion néfaste du travail, il faut que le travailleur se reprenne :

«[…]il faut qu’il retourne à ses instinct naturels, qu’il proclame ses droits à la paresse mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l’homme concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise ; qu’il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit »

Cette réflexion sur le « droit à la paresse » provient de l’analyse qu’il fait de la mécanisation. Il observe à juste titre que la machine produit beaucoup plus et plus vite que le travail manuel :

« Chaque minute à la machine équivaut donc à cent heures de travail de l’ouvrière : ou bien chaque minute de travail de la machine délivre à l’ouvrière dix jours de repos »

Dans ce raisonnement simpliste la machine remplace l’ouvrière qui peut donc s’abstenir de travailler. Il n’explique pas alors comment elle se nourrira. La productivité augmentant Lafargue imagine que le temps de travail va en diminuant, ce qui n’est pas faux et même prémonitoire. Mais comment paierait-on au même niveau un travailleur qui travaillerait moins ? Il faudrait pour cela que le profit accru dû aux machines leur revienne en propre et non au propriétaire de ces mêmes machines. Il n’y a qu’une possibilité pour cela: l’avènement d’une société communiste qui serait propriétaire des moyens de production. Seulement en Union Soviétique c’est Stakanov qu’on glorifiait, pas la paresse…
Le type de travail que nous présente Lafargue, qui s’apparente aux travaux forcés, correspond à son époque et subsiste peut-être dans quelques régions arriérées du monde. Sa déduction logique, limiter le travail à trois heures et paresser le reste du temps, n’est basée que sur la haine des conditions de travail des ouvriers du textile qui vivaient comme des forçats au 19e. N’y a t-il pas une autre façon de penser le travail ?

Du travail omniprésent


Ouvrons les yeux et regardons. Dans ce que nous apercevons, certains éléments comme les arbres, les oiseaux ou le sable, sont façonnés par la nature. D'autres, comme cette route, ce mur, cette table, ce tableau sont d'origine humaine.

Parmi ces objets artificiels la très grande majorité provient d'un travail. Tout ce que nous voyons, touchons, utilisons a été travaillé, construit, soudé, poli, boulonné, calculé et pensé par l'homme. Nous vivons en grande partie dans un environnement artificiel presque totalement dû au travail. Remarquons que nous n'appelons pas travail l'action des machines, aujourd'hui des robots qui remplacent les hommes dans bien des tâches, que Marx nommait "travail mort". Mais ces machines et ces robots sont supervisés par l'homme et résultent également d'un travail. D'où que l'on le prenne, un objet artificiel a pour origine une fin décidée par l'homme et implique du travail humain, y compris un déchet.

Mais l'environnement naturel lui aussi est remodelé par la main de l'homme: carrières de pierres qui mangent les collines, barrages et lac artificiels, prairies, blés et colza qui teintent nos campagnes, vignobles des coteaux, sombres terrils, autoroutes ou voies ferrées qui déroulent leur ruban, géométrie de marais salants , champs d'éoliennes ou photovoltaïques, mégalopoles etc. Partout le travail impose sa marque et modèle les paysages.

Enfin il y a aussi les œuvres invisibles, immatérielles. Un humain ne porte pas sur lui apparent le travail d'éducation qu'il a fallu pour en faire un être social, ni le travail d'instruction et de formation qui lui permet, à son tour, de travailler.

Aristote distingue dans la vie humaine deux types d'activités: la poïesis et la praxis(2). La première s'attache à la production d'objets utiles et implique donc un résultat extérieur à elle même (comme une table), tandis que la seconde reste pure activité qui se suffit à elle-même (comme la danse ou la politique). Or dans l'antiquité grecque la production est assurée par les esclaves alors que la politique est l'affaire des citoyens libres. A cette époque travail implique donc absence de liberté. On conçoit alors que la poïesis et donc le travail reste une notion dépréciée jusqu'à nos jours puisqu'il est devenu l'affaire de tous. Le travail est à tel point omniprésent dans la vie des humains qu'Engels dira en 1876 :


"Le travail, disent les économistes, est la source de toute richesse. Il l’est effectivement […] Mais il est infiniment plus encore. Il est la condition fondamentale (Grundbedingung) première de toute vie humaine, et il l’est à un point tel que, dans un certain sens, il nous faut dire : le travail a créé l’homme lui-même (sie hat den Menschen selbst geschaffen)."(3)

Que signifie "le travail a créé l'homme lui-même"? Marx et Engels détaillent le propos dans "l'Idéologie Allemande". Ils identifient ontologiquement l'homme et sa production (qui résulte du travail):

"La façon dont les individus manifestent leur vie reflète très exactement ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont coïncide donc avec leur production, aussi bien avec ce qu’ils produisent qu’avec la façon dont ils le produisent. Ce que sont les individus dépend donc des conditions matérielles de leur production."


Ce propos illustre le matérialisme de Marx, nous y reviendrons pour en faire la critique. Ce qui témoigne de la vie de l'homme sur terre est concrétisé par ses productions matérielles, qui à leur tour modifient la vie de l'homme et donc historiquement définissent son être, ce qui fait dire à Engels que le travail crée l'homme. La réflexion de Bergson est moins totalisante et plus idéaliste. L'homme fabrique des outils, cela ne résume pas ce qu'il est mais suffit à démontrer son intelligence et sa spécificité:

"En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui parait en être la démarche originelle , est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils , et d'en varier indéfiniment la fabrication."(4)


Engels, Marx et Bergson s'accordent pourtant à penser que le travail est le propre de l'homme et le différencie de l'animal. Il y a pour Marx, entre l'homme et la nature par l'intermédiaire du travail, le même rapport qu'entre les cellules du corps et la matière environnante, ce qui lui permettra de faire l'analogie avec le métabolisme biologique:

"C'est pourquoi le travail, en tant que formateur de valeurs d'usage, en tant que travail utile, est pour l'homme une condition d'existence indépendante de toutes les formes de société, une nécessité naturelle éternelle, médiation indispensable au métabolisme qui se produit entre l'homme et la nature, et donc à la vie humaine."(5)

Incontestablement le travail est donc massivement présent dans la vie humaine et caractérise l'espèce. En tant que donnée anthropologique, il est donc impossible de le classer comme une simple valeur visée par l'homme.


Comment définir ce concept?


Le travail implique une finalité , un effort, une production ou une transformation ( matérielle ou immatérielle) et un usage. L'ampleur de la tâche, le temps passé, parfois la fatigue ou la pénibilité caractérisent la définition du mot travail. S'activer dix minutes, même si la tâche est difficile ne suffit pas pour dire "je travaille", au contraire courir durant deux heures, même s'il y a effort, ne produit rien d’utilisable. Le travail de l'accouchement illustre en revanche bien l'effort, la production, la finalité ( en creux, par l'absence de contraception) mais ne restitue qu'une analogie incomplète car un nouveau né n'est ni artificiel, ni utilisable ou échangeable. La parturiente est d'ailleurs dite "en travail" et non "au travail".


Equivocité du mot « Travail »


Très vite, une fois les besoins primaires vitaux satisfaits, le travail s'est éloigné du "métabolisme" du nécessaire: se nourrir s'abriter, pour couvrir des besoins secondaires: se déplacer, commercer, distraire, etc. Comme le remarquent Adam Smith, Marx, puis Durkheim les communautés humaines s'organisent en divisant les compétences et en spécialisant le travail, qui devient du travail social. Puis l'industrie organise scientifiquement le travail avec le taylorisme. Il se crée alors une scission dans la notion de travail, après avoir été auréolé comme moyen de maîtriser la nature et de pourvoir aux besoins primaire, le travail social revêt l'aspect négatif de celui de l’esclave chez Aristote et se réduit au besoin d'un salaire. On en vient alors à « chercher » du travail.

Marx oppose d'un côté le travail commandé par le rapport à la nature, de l'ordre de la nécessité, qui relève de l'autorégulation (car le ou les travailleurs décident des tâches et de leur finalité). De l'autre le travail commandé depuis l'extérieur, où l'homme occupe une place fonctionnelle dans une structure complexe. Il devient dans ce cas l'acteur d'une fonction décidée ailleurs et donc un rouage subissant des choix qui sont pris par d'autres. Dans ce dernier cas André Gorz(6), reprenant Habermas et Marx, explique qu' il s'agit alors d'une activité hétérorégulée qu'il nomme "travail fonctionnel" et qu'il n'est donc plus question à proprement parler de "travail" puisque la finalité en est déterminée autre part par une petite élite de dirigeants. Étant donné que le travailleur, soumis aux procédures impératives de sa fonction , n'a pas décidé de façon coopérative ni de ces procédures, ni de cette structure, ni de son organisation, ni de sa production, Gorz après Marx estime qu'il se retrouve aliéné, étranger à sa production, sans pouvoir donner un sens à ses actions. Autrement dit, pour Gorz, sans autogestion c'est l'aliénation, la "raison économique" supplanterait tout autre forme de raison, et aboutirait à une vie irrationnelle pour l'individu. Weber avant lui, dans sa typologie des actions, a mis en avant "l'action rationnelle en finalité" (7) à l’œuvre dans le capitalisme, qui trouve les moyens les plus efficaces d'arriver à ses fins sans autre considérations que le but ( qui veut la fin veut les moyens). C'est par la primauté de la « raison instrumentale », selon l'école de Francfort, que le capitalisme organise un monde ou tout est réifié: les sujets deviennent des objets, l'accumulation forcenée du capital impose de produire toujours plus pour plus d'argent. La consommation elle même devient une valeur et consommer une activité qui, en boucle, implique de travailler pour un salaire ( fordisme). Mais dans ce raisonnement l’essence même du travail est réduite à sa dimension d’effort, de pénibilité, alors que la finalité et l’usage ne sont pas investigués à leur juste mesure.


La valeur d'usage mise de côté

Il est intéressant d'observer que dans la réflexion marxiste la valeur d'usage rapidement est mise de côté, dès le début du livre premier du Capital.

"La valeur d’usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu’une seule propriété, celle d’être des produits du travail." (8)


Marx lui reconnaît tout de même "l'utilité", mais passe sur la finalité des marchandises. Pourtant les marchandises sont achetées précisément pour cela, pour leur fin. Marx décortique les échanges mais a invisibilisé l'usage qui est projeté pour toute fabrication et réduit la finalité de cette même fabrication à n'être que la recherche du profit. Dans une entreprise dont la finalité ne serait pas d'élaborer un produit en vue de son utilité sociale le travailleur est alors logiquement condamné à rester un esclave aliéné ( étranger à son produit) et exploité, uniquement utile à produire de la survaleur, membre d’une société ou la division du travail ne serait pas cohérence sociale mais expression de la domination. En conséquence de cette prééminence de la valeur d’échange dans l’analyse marxiste, la valeur d'usage, celle que produit le travailleur, annihilée dans cette analyse économique, disparaît et se transforme en valeur travail. L'entreprise devient un pur lieu d'aliénation dont l'utilité produite s'évapore. Le travail n’est plus vecteur d’usage. Par la même occasion l'utilité du travail en tant que production sociale ou associée au vécu du travailleur est mise de côté.

Pourtant la femme de ménage sait parfaitement qu'elle laisse une chambre nette et dépoussiérée, l'éboueur qu'il libère la ville des déchets, l'aide soignante qu'elle permet au malade de rester propre, l'employé du Drive qu'il approvisionne en nourriture les gens pressés, le routier qu'il conduit sa marchandise périssable à tel endroit, le manœuvre qu'il construit un hôtel, etc. Chacun connaît parfaitement la place qu'il occupe dans la solidarité organique décrite par Durkheim. Il y a un vécu du travail hors du champ économique, et des valeurs associées à cette activité autres que le salaire délivré. Le travailleur en action ne pense pas sans arrêt à sa paye mais il est à ce qu’il fait, il est concentré sur sa tâche, il essaye de bien faire quoi qu’il fasse. Il tente de respecter les règles de l’art, la déontologie, les bons gestes et les bonnes méthodes, la qualité du produit. Bien sûr il s’efforce et peine mais il s'attache aussi à bien faire, et même parfois à se dépasser. Même dans le cadre de la société capitaliste ( ou du communisme soviétique ou chinois) des travailleurs coopèrent, doivent relever des défis difficiles et tirent de la fierté à les surmonter en équipe.


Une autre rationalité : la rationalité axiologique


L'homme vit dans un univers de valeurs variées qui n’est pas limité au seul salaire. L'extraordinaire réduction marxiste binaire d’un monde qui serait uniquement constitué de la classe des propriétaires et de celle des prolétaires rabat le travail à n'être qu'une valeur d'échange et un concentré de douleur écrasé par le capital. La douleur et la pénibilité existent bien mais toute la complexité du monde et des relations disparaît derrière cette dualité. Il y a d'autres capitaux et d'autres ordres que l'économie, d’autres valeurs que la valeur d’échange.

Bourdieu par exemple, pour qui les classes n’existent pas(9), décrit l’espace social comme un ensemble complexe de champs qui peuvent être économiques, politiques, sportifs, culturels etc. peuplés d'agents qui peuvent être détenteurs de capital économique, culturel, social ou symbolique. Ces champs vivent une relative autonomie et pour chacun partagent des valeurs différentes. Michael Walzer lui parle de "sphères de justice"(10) à l’intérieur desquelles les valeurs sont partagées. Influencé comme Bourdieu par Pascal et sa théorie des ordres ce dernier explique que certaines valeurs restent non convertibles et résistent à ce monopole de l'échange que détient la monnaie ( exemple du pêché de simonie). L'argent par exemple n'achète pas la foi ni l'amour.

De son côté Weber démontre qu’ il y a d'autres motivations à l'action que l'économie. Dans "Économie et Société", Max Weber donne une une typologie de l'action sociale parmi laquelle il décrit une activité sociale déterminée "de façon rationnelle en valeur [wertrational]" ( rationalité axiologique) par opposition à l'activité "rationnelle en finalité" que l'on trouve dans le marché. Lorsqu’ils agissent par conviction les hommes sont guidés par leurs seules valeurs indépendamment du résultat de leur action ( la fameuse "Éthique de conviction"). Ainsi le capitaine dont le bateau coule préférera sauver les passagers en quittant le navire le dernier même s'il doit y laisser la vie. Même si chacun défend ses valeurs coûte que coûte Weber explique qu’au final la raison ne peut pas les justifier, elles définissent une sorte de socle, d’axiome non démontrable. Les humains déterminent leurs buts en fonction de la hiérarchie des valeurs qu’ils se donnent et dont parfois ils ont hérité, sans pouvoir au final les expliquer.


Une activité guidée par les valeurs

Par conséquent l'économie et sa rationalité propre n'écrasent pas tout et on voit par exemple se développer un secteur ESS ( Economie Sociale et Solidaire) qui pose comme valeur première la solidarité et dont la finalité ne consiste pas à faire du profit mais à fournir du travail aux démunis et vendre sur le marché cette production utile à d’autres. Le travail dans ce cas permet de resocialiser des laissés pour compte qui retrouvent un sentiment d’insertion . Il sont alors reconnus comme membres d’une communauté de travail, et ce sentiment de reconnaissance est essentiel pour une société pacifiée. Les artistes n’envisagent pas avant tout leur production comme un moyen de gagner leur vie, beaucoup « vivent » leur art et non de leur art, ils sont motivés par l’émotion, la beauté et la reconnaissance. Créer une œuvre d’art nécessite d’y travailler, parfois même d’utiliser une technique difficile à acquérir. Les sportifs qui subissent des entraînements harassants et fréquents sont motivés en premier lieu par le plaisir, la compétition, l’honneur et par la reconnaissance accordée au vainqueur. Ceux qui ressentent une « vocation » vont investir leur profession pour une valeur qui dépasse le but d’obtenir un salaire, comme par exemple celle de sauver des vies.

Un autre public doit d’insérer dans le monde du travail sur la base de valeurs: les jeunes qui sortent du circuit éducatif. Les jeunes citoyens n’ont pas tous la possibilité de choisir leur métier et souvent l’occasion détermine plus leur profession que la vocation. Mais nombreux sont ceux qui sont orientés en fonction de leur goût, de leurs valeurs, même si le salaire joue un rôle dans leur choix. Nombre de jeunes par exemple sont attirés par les carrières liées à l’écologie, à l’énergie durable, à l’humanitaire. D’autres par le métier de leurs parents dont ils héritent souvent les valeurs. 
Le travail permet alors, en plus de fournir un revenu, d’exercer un métier qui parfait le processus d’individuation, positionne dans la hiérarchie sociale, donne un rôle, et apporte parfois de la reconnaissance (du client, de l’entreprise, des collègues, du malade, de la personne âgée, de l’administré, de la victime, du spectateur, de l’animal, etc.). Reconnaissance qui permet au jeune travailleur de prendre conscience de sa valeur pour la communauté qui n’est pas assimilable à sa valeur sur le marché. Mais acquérir cette valeur pour les autres ne va pas de soi, il faut trouver le chemin d’un travail qui ne soit pas bâclé, il faut s’engager dans ce qu’on fait.




Un engagement, une responsabilité



Le travail social d’emblée responsabilise. Il impose de répondre de ses actes et de quitter la sphère du jeu et des mondes virtuels des enfants ( « on dirait que tu serais untel...), et même de l’adolescence, pour entrer dans le monde des actes importants des adultes, comme une sorte d’initiation rituelle. Le travail, comme un rouage affecte d’autres rouages. Le travail social est un engagement à servir les membres internes de l’ organisation mais ceux aussi qui utiliseront la production finale. Nombre d’emplois ont une implication décisive dans la vie sociale, non seulement les professions médicales mais aussi les secteurs de l’alimentation, de la construction etc. dans lesquels l’erreur est délétère. La recherche de qualité est donc une donnée essentielle à l’idée de travail. La responsabilité implique la conscience de ses actes, ne dit on pas de quelqu’un qu’il est sérieux et consciencieux dans son travail ?




Un vecteur de perfectionnment



Rousseau(11), explique que si l’homme peut progresser c’est grâce à cette qualité innée : la « perfectibilité » qui lui permet sans cesse de s’améliorer, qui l’aspire vers le haut et le différencie, avec la liberté, de l’animal. Et s’il est une activité où elle peut se déployer c’est bien le travail.


« Hatez vous lentement et, sans perdre courage,
Ving fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez le sans cesse et le repolissez... »(12)


dit Boileau au sujet des productions littéraires. Mais ce conseil s’applique à toutes les sortes d’ouvrages. Il ne suffit pas seulement de viser une fin, une production quelconque, il faut s’y atteler avec le soucis non seulement de bien faire mais aussi de progresser, de viser la perfection dans son domaine quel qu’il soit. Le mot « art » a longtemps signifié l’art de l’artisan, dont on parle des « règles de l’art » pour évoquer les contraintes qui doivent être respectées pour « l’œuvre ». Par là le travail devient vertu, modèle de vie, et plutôt que viser la transcendance d’une autre vie permet de s’enorgueillir ici bas d’une évolution et d’une joie due à ses propres efforts. Elle n’est pas réservée au chercheur, à l’architecte ou l’ingénieur, car le boulanger ou le maçon y ont accès, ils peaufinent toute leur vie leur savoir et leur coup de main pour parfaire leur œuvre. Plus l’activité est simple moins cette possibilité est offerte, mais même le balayeur peut mal faire son travail, car toute finalité implique une norme de succès ou d’échec.
Il s’agit de cultiver cette perfectibilité qui nous est donnée et de la déployer, d’en faire une tournure d’esprit, une vertu qui s’applique dans tous les domaines. Le travail, puisqu'il vise une fin, implique d'agencer des moyens. Trouver les moyens les plus appropriés d'une réalisation et atteindre un but difficile apporte une vraie satisfaction .
En sus de porter une promesse de perfection le travail est un vecteur de changement social  et individuel. Une carrière professionnelle est un chemin dont la destination est inconnue. Même Sartre, penseur de gauche, l’évoque.



Liberté absolue et volonté de puissance

Sartre explique dans « l’Être et le Néant » que la liberté est absolue et que chacun doit construire son existence. Il prend l'exemple d'un garçon de café qui joue un rôle, qu'il n'EST pas par essence garçon de café, qu'il ne tient qu'à lui de faire jouer sa liberté et exister dans un autre rôle. « L’existence précède l’essence » explique-il, chacun peut prendre en main sa destinée, rien n’est écrit. 
Dans la vie de tous les jours changer de travail n’est pas si simple, les sociologues face à cette liberté métaphysique affirment qu’il y a un déterminisme social qui s’exprime sous forme statistique. Nous grandissons conditionné par un milieu, et le rôle que nous jouons serait imposé. C’est aussi ce que pense Epictète :

« Souviens-toi que tu es comme un acteur dans le rôle que l'auteur t'a confié : court, s'il est court ; long, s'il est long. Il dépend de toi de bien jouer ton rôle, mais non de le choisir. »

Mais conditionnement n’est pas prison ni destin, on ne naît plus esclave. Chacun peut reconnaître qu’il préfère souvent la sécurité d’un travail actuel insatisfaisant plutôt qu’ affronter l’aventure d’un changement d’emploi dont il n’a pas la certitude qu’il sera meilleur ou celle d’un long parcours de formation sans garantie de réussite. La volonté profonde, la liberté, le courage, restent alors tapis et velléitaires face au risque et à l’engagement.
Pour Nietzsche, comme pour Schopenhauer, la vie est volonté. Cette puissance se manifeste partout, elle est dépassement de soi-même, dans la plante qui croît ou dans l’homme qui s’efforce.


« Et la vie elle-même m’a confié ce secret : " Voici, m’a-t-elle dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. " (13)

La vie surmonte la vie, non seulement dans le "struggle for life" décrit par Darwin, mais aussi dans la progression individuelle, dans la compétition avec soi-même que Nietzsche nomme le « sur-humain ». Les philosophes grecs ont aussi placé la recherche de la vertu comme objectif principal d’une vie bonne, eux qui avaient délégué le travail à d’autres. L’équation aujourd’hui s’est déplacée, le travail ne s’exerce plus dans le cadre domestique mais à l’intérieur de structures organisées plongées dans la compétition du marché: les entreprises.
 

L’entreprise


La théorie de l'économie politique marxiste qui réduit uniquement le travail à la valeur d'échange étalon efface sa qualité anthropologique de medium du "métabolisme" avec la nature que pourtant Marx avait analysé comme primordiale. Dans la  foulée l'entreprise subit le même bannissement et la même réduction puisqu'elle est le cadre de l'aliénation et de l’exploitation.
Elle est aussi pour Foucault le lieu de l’expression d’un pouvoir, d’une domination et d’une discipline. Le travailleur est surveillé, contrôlé, à tous les niveaux de la hiérarchie. Voilà pour la vision négative. Mais l’entreprise peut être analysée, hors la sphère économique ou des enjeux de pouvoir, comme jouant un rôle social déterminant. L'entreprise porte pourtant avec l'université et la recherche un double rôle de transformation ainsi que de cadre principal de la coopération humaine. Dans son rôle de transformation elle a le potentiel de sauver le monde de sa perte en modifiant la finalité de la production. Elle a la capacité, par l’intelligence humaine, par la technologie, de révolutionner les procédés et les finalités pour que la société bascule vers une production utile et décarbonée.

On a vu récemment se développer le concept de Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) révélant que le capitalisme veut survivre lui aussi. Le politique doit trouver les incitations pour réorienter le marché, peut-être en supprimant la forme juridique de la société anonyme par action. Les actionnaires de la S.A. ne doivent plus pouvoir spéculer à l’infini sans aucune forme de loyauté à l’entreprise et indépendamment de son utilité sociale.

L’entreprise est aussi le lieu de la coopération. Œuvrer en commun peut être enthousiasmant ou aliénant. Depuis toujours il faut distinguer le travail abrutissant, dont le fruit direct ne vous revient pas et pour lequel vous recevez une rétribution de la part d'un employeur, et le travail pour vous même ou dans lequel vous vous reconnaissez utilement agir pour les autres. Souffrir en travaillant pour un but auquel on adhère totalement peut être exaltant, peiner pour produire une pièce dont on ne sait à quoi elle sert avec une rétribution minimale épuise et déshumanise. Le travail peut être émancipateur ou oppressif. Pourtant son appréciation reste souvent synonyme de travail « forcé », de bagne, et cantonnée dans le dolorisme. Il y a, malgré la richesse de la notion, une sorte d’hypertrophie de son seul aspect de pénibilité, certainement dû au débat actuel sur l’âge de départ en retraite.

Travail et souffrance

Travailler peut faire souffrir, Lafargue en donne une description évocatrice dans l’industrie textile du 19e. Cette souffrance résulte de la contrainte d’une obligation quotidienne tout au long de la vie, et de l'effort qui peut être matériel ou psychique. Mais la souffrance est souvent corollaire de l’activité humaine et elle ne doit pas forcément toujours être évitée. Épicure a bien montré que des douleurs parfois sont requises pour un plaisir plus grand à venir, il faut donc procéder à un calcul "des plaisirs et des peines" pour évaluer où penche la balance.


"[...] toute souffrance est un mal, mais toute souffrance n'est pas par nature à refuser. (14)


Les Stoïciens avaient aussi émis cette idée, Epictète rappelait que le petit d'homme tombe de nombreuses fois et parfois se fait mal mais n'hésite pas à se relever pour savoir marcher. Une fin désirée ardemment peut faire oublier un chemin pénible. La souffrance au travail accompagne souvent la perte de sens que vit le travailleur. Celui qui n’a aucun intérêt à ce qu’il fait, dont l’activité n’est que répétitive, qui subit uniquement des brimades et aucune reconnaissance, qui est écrasé de charges souffrira évidemment plus que le passionné constamment félicité pour son implication.

« Travailler» n'est pas toujours synonyme de douleur. Travailler dans les siècles précédents fut beaucoup plus dur, qu’on pense au travail à la mine ou aux paysans et à la durée du temps de travail ( 12 à 15h par jour jusqu’en 1890). Or Le travail recouvre des réalités différentes selon les emplois et selon les époques. Dans une société fortement mécanisée et automatisée le mode de production change.. Les emplois en usine sont moins nombreux, le nombre d'ouvriers ou de paysans décroît fortement. Un sénateur a récemment été la risée des commentateurs lorsqu’il a déclaré que le travail avait changé, que les déménageurs étaient équipés d’exosquelette, ce qui est faux. Mais il a raison sur le fond, les mineurs sont en voie de disparition, le travail des enfants est interdit, au moins en Occident. Le paysan n'est plus derrière son cheval ou sa charrue mais sur le siège d'un tracteur 4x4 qui peut entraîner une variété de machines haut de gamme. L'ouvrier souvent maintenant contrôle la machine qui l'a remplacé. La caissière est conduite à superviser le client qui, ironie de l’automatisation, accomplit son ancien travail et scanne à sa place le prix des denrées au moyen de l’ordinateur de caisse.


Une métamorphose du travail


Nous sommes entrés aujourd'hui dans une économie qui ne produit plus seulement des biens matériels. La connaissance est devenue une marchandise, a tel point qu'on évoque un "capitalisme cognitif"(17). Alphabet ( google) et Meta ( Facebook) sont dans les dix premières capitalisation au monde. Microsoft investit dix milliards de dollars dans chatGPT, application d'intelligence artificielle. Les développeurs travaillent souvent à distance. La valeur d'une application tient moins au travail qu'il a fallu pour la développer qu'à l'innovation qu'elle représente, aux nouveaux usages qu'elle permet, à la qualité de l'algorithme et des données, données qui sont devenues de l'or en barre. Le commerce d'une application ne conduit plus à sa propriété , on achète son usage ou son temps d'utilisation, elle devient un service. Un vendeur de service tel Facebook ne fabrique pas des données, mais les puise un peu comme les ressources primaires, mais gratuitement puisque ses utilisateurs ou ceux de Twitter ne sont pas rémunérés pour les céder, pas plus que les contributeurs de Wikipedia. Ce nouveau capital peut servir à financer l'économie matérielle: Elon Musk a créé Tesla grâce à la vente de Paypal et a racheté Twitter avec l'argent de Tesla. L'automatisation se généralise, les machines prennent la place des humains peu qualifiés, en conséquence le travail se raréfie, le nombre d'heures travaillées par individu diminue régulièrement. La question sociale se métamorphose encore: certains proposent un revenu universel par lequel les individus obtiendraient de la collectivité un minima pour vivre. Ce revenu acterait donc la fin de la nécessité de travailler pour subsister. Rifkin imagine même la fin du travail(15) .



Que serait un monde, celui de Lafargue, dans lequel le travail n’apparaîtrait plus comme un facteur de coopération, d’engagement, de responsabilité, de reconnaissance, d’innovation, de progrès? Mais où il serait au contraire évité, vilipendé, méprisé comme il l’était en Grèce antique grâce à l’esclavage ( mais où les cités états étaient constamment en guerre). Un monde de machines, de drones qui exécuteraient les basses besognes. Un monde où peut-être tous se cultiveraient, feraient des études aspirés par la soif de connaître alors que d’autres dispenseraient leurs connaissances bénévolement, développeraient leurs corps par une activité sportive régulière, ou bien se donneraient tout entier à aider les autres, les malades , les personnes âgées. Un monde de plaisir dans lequel tous jouiraient du soir au matin. Un monde d’égalité où chacun aurait accès aux mêmes biens que tous. A coup sûr la droite ne s’y reconnaîtrait pas elle qui positionne la liberté et la capacité d’entreprendre plus haut que tout. Mais la gauche ? Rien n’est moins certain.

Cette fiction est hautement improbable. Car l’homme travaille aussi afin de rechercher constamment plus de puissance pour préserver le futur comme l'énonce Hobbes dans le Leviathan. il espère l'amitié mais rencontre aussi l'inimitié. Les humains  vivent une insociable sociabilité dont l'heureux résultat a été leur sortie de la paresse, comme l’a si remarquablement exposé Kant :


« Le moyen dont la nature se sert pour mener à bien le développement de toutes les dispositions humaines est leur antagonisme au sein de la Société, dans la mesure où cet antagonisme est en fin de compte la cause d’une organisation régulière de cette Société. - J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur inclination à entrer en société, inclination qui est cependant doublée d’une répulsion générale à le faire, menaçant constamment de désagréger cette société. L’homme a un penchant à s’associer, car dans un tel état, il se sent plus qu’homme par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s’isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère d’insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et, de ce fait, il s’attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu’il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C’est cette résistance qui éveille toutes les forces de l’homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l’impulsion de l’ambition, de l’instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu’il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer. L’homme a alors parcouru les premiers pas, qui, de la grossièreté, le mènent à la culture ; c’est alors que se forme le goût, et que même, cette évolution se poursuivant, commence à se fonder une forme de pensée qui peut, avec le temps, transformer la grossière disposition naturelle au discernement moral en des principes déterminés et enfin transformer un accord pathologiquement extorqué pour former la société en un tout moral. »(16)


La notion de travail provoque beaucoup de débat dus à son équivocité. Se débarrasser du labeur dur, harassant et mal payé peut-être un objectif de la gauche comme l’est celui de la diminution du temps de travail, mais ignorer les qualités intrinsèques du travail en le classant à droite renvoie à un objectif politique d’ abandon du progrès très dangereux pour l’humanité, à une vision rousseauiste du bon sauvage heureux et fainéant telle que la présente Lafargue dans sa distopie. Reconnaître au travail qu’il n’est pas associé qu’à des valeurs négatives, reconnaître à l’entreprise qu’elle ne se résume pas à l’exploitation et l’aliénation ( dont il faut se débarrasser), restaurer pour l’homme un idéal de vertu individuelle, proposer des valeurs de cohésion collective ne sont pas des tâches dont la droite aurait le monopole.







(1) L. -R. Villermé, Tableau de l’état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie, 1848

(2) Aristote, Ethique à Nicomaque.

(3) Friedrich Engels. Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme

(4) Henri Bergson, l'Evolution créatrice

(5) Karl Marx, Le capital Livre I p 48

(6) André Gorz, Les métamorphoses du travail, critique de la raison économique

(7) Max Weber, Économie et société, I, §2.

(8) Karl Marx, Ibid, Livre I, p 42

(9) Pierre Bourdieu, Raisons Pratiques

(10) Michael Walzer, Sphere of Justice

(11) Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes

(12) Nicolas Boileau, L’art poétique

(13) Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

(14) Epicure, Lettre à Ménécée [130]

(15)Jeremy Rifkin, la fin du travail.

(16) Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique

(17) P.A.Boutang, Le capitalisme cognitif







mercredi 18 janvier 2023

Quand Qwant décante Kant

 


Interroger un moteur de recherche, n'est ce pas comprendre un peu mieux la pensée d'Emmanuel Kant?

  Qu'est ce qu'un moteur de recherche? Un programme qui, à partir d'une indication de recherche, de bribes d'informations qui lui sont données, permet de suggérer un accès sur le web à des informations plus complètes en relation avec cette recherche. Comment fonctionne-t-il? Une réponse assez complète est donnée ici mais en résumé disons qu'un moteur de recherche tel Google ou Qwant passe en revue tous les sites web de la planète pour associer leurs pages à des index de contenu. Voilà sa première tâche. Pour cela toutes les pages du world wide web sont récupérées et parcourues pour déterminer quel sont leurs thèmes principaux, ce qu'elles évoquent et mémoriser leur adresse ( qui est une URL : universal Resource Locator). 

Ensuite il s'agit de déterminer des catégories de contenu auxquelles sont associées ces adresses de page. Par exemple une page qui évoque le mot "chien" ( texte ou photo) impliquera de passer en revue une pléthore de catégories pré-déterminées, connues dès le départ par le moteur, pour savoir à laquelle  "chien" appartient. La page sera alors associée à la catégorie "animal","canin","carnivore" et tout concept pertinent, dans une base de données (cf web sémantique ). La page elle-même peut contenir des "méta données" qui sont des catégories de classement qu'elle même embarque pour faciliter les associations du moteur. Ce travail est effectué à perpétuité à tout moment, un peu comme un moteur qui fonctionnerait en 24x7 pour effectuer ce classement ou comme un robot qui répète perpétuellement les mêmes mouvements. 

Une autre tâche du moteur consiste à recevoir les questions des internautes du monde entier, à comprendre la question posée dans la recherche pour lui associer les contenus les plus pertinents possibles et renvoyer ces propositions en résultat.

   Il s'agit donc d'un monde numérique dont les seuls objets seraient constitués de textes, de photos, de vidéos ou de pages html. Comment, pour une machine,  trouver du sens dans ce chaos? Comment répondre intelligemment à une question qui se résume à un court texte dans cette jungle numérique? Nous pourrions utiliser la métaphore suivante : l'être étrange que constitue le programme vit dans un monde composé de 0 et de 1. Dans sa recherche il n'a qu'un sens à sa disposition: la vision, il ne "voit" que des sites et des pages. Pour qu'elles prennent une signification quelconque il lui faut les associer à l'index des catégories, c'est à dire les ordonner pour qu'il soit possible de les retrouver rapidement. Autrement dit, pour le moteur de recherche, voir le monde avec du sens implique que les éléments qui l'habitent soient filtrés en amont via des catégories prédéfinies. La connaissance de ce monde est réglée via les catégories. 

De son côté un humain usager d'Internet ne prend pas connaissance au hasard des milliards de pages d'Internet, il serait en perdition dans cette jungle numérique. L'usage du moteur facilite sa recherche pour acquérir la connaissance qu'il intuitionne par sa question. En complément,  des connecteurs logiques peuvent être ajouté à la requête: des OU des ET qui forment au final une proposition logique par exemple:  "animal ET quatre pattes ET niche".

 Bien entendu le moteur ne pourra jamais suggérer des réponses ( ie des sites et des contenus ) qu'en rapport avec des catégories qu'il connaît déjà par son index. Telle est la limite de son pouvoir et de sa "raison".

La raison selon Emmanuel Kant

 Curieusement Emmanuel Kant, dans la "Critique de la raison pure", semble invoquer la même mécanique en ce qui concerne la raison humaine et son rapport avec le monde réel. Il suggère que nous n’accédons pas aux objets du monde tels qu'ils sont, mais tels que nous pouvons les connaître par nos moyens prédéfinis: nos cinq sens particuliers et notre entendement munis de nos concepts innés. Comme d'habitude sa langue revêt un caractère étrange:


"Nous avons donc voulu dire que toute notre intuition n'est que la représentation du phénomène, que les choses que nous intuitionnons ne sont pas en elles-mêmes telles que nous les intuitionnons, que leurs rapports ne sont pas constitués en eux-mêmes tels qu'ils nous apparaissent, et que, si nous faisons abstraction de notre sujet, ou même seulement de la nature subjective de nos sens en général, toute la manière d'être et tous les rapports de l'objet dans l'espace et le temps et même l'espace et le temps disparaissent, puisque, en tant que phénomènes, ils ne peuvent pas exister en soi, mais seulement en nous."(1)


Pour Kant, "intuition" signifie ici un mode passif et immédiat de connaissance que nous possédons via nos capacités sensibles : voir, sentir etc. Les "phénomènes" sont pour nous l'expression du réel représenté à l'intérieur de nous mêmes. Dans cette pensée vertigineuse Kant nous explique que ce que nous appréhendons immédiatement du monde n'est dû qu'à la conformation particulière de nos sens. Mais aussi que les relations que nous percevons entre les objets sont directement fonction des  caractéristiques de l'esprit humain. Cette pensée parait dans un premier temps difficile et compliquée.

Essayons d'expliciter. Lorsque nous voyons une fleur jaune il nous est pratiquement impossible d'imaginer qu'il ne s'agit pas en réalité d'une fleur jaune. Mais pensons à ce tableau de Magritte figurant une pipe et sa mention sous-jacente : "ceci n'est pas une pipe". En effet la représentation d'une pipe dans un tableau n'est pas une pipe dans la réalité, personne ne peut fumer la pipe du tableau. Il en est de même de la fleur jaune, ceci n'est pas une fleur jaune: nous percevons le phénomène jaune car notre vision émet via les neurones de notre cerveau la sensation du jaune. Cela veut il dire qu'en réalité la fleur est jaune? non elle est jaune pour nous. Les abeilles capturent par leur vision seulement trois longueurs d'onde dont l'ultraviolet qui est en dehors de notre spectre visible, leur monde sans jaune est il plus ou moins vrai que le nôtre? En fait la notion de couleur est elle même associée à un sujet percevant. Il y aurait-il des couleurs dans un monde sans êtres vivants? Les Sceptiques, il y a  presque deux mille ans, avaient déjà noté la relativité de notre perception, voici ce qu'en dit Sextus Empiricus:

"Il est donc possible que nous, n'ayant que ces cinq sens, ne saisissions par les qualités de la pomme que celles qui sont saisissables par nous[...]"  (2)

"[...] Que toutes choses soient relatives, nous l'avons établi auparavant- à savoir par rapport à ce qui juge - Chaque chose apparaît relativement à tel animal, à tel humain, à tel sens, et cela relativement à telle circonstance [...]" (3)

 Si la perception se caractérise par sa relativité que pouvons nous dire de vrai sur le monde des choses qui expriment un phénomène tel que la couleur? 

Rien ne peut être dit sur les choses "en soi", en dehors des phénomènes dont elles sont l'origine. voilà la proposition radicale de Kant  qui partage le monde entre "choses en soi" ( "Ding an sich") et phénomènes. Mais les longueurs d'ondes que nous mesurons et qui déterminent la couleur ne sont-elles pas la chose en soi? Non car elles ne sont que l'expression de nos représentations, quelque chose existe que notre raison analyse comme une longueur d'onde mais de ce quelque chose nous ne pouvons au fond rien en dire.

Le temps

  Puisque tout est perception du sujet, il faut admettre aussi que le temps et l'espace appartiennent à notre sensibilité. Nous sentons le temps, mais rien dans le réel n'est du temps. Nous sentons l'espace mais l'espace n'est rien. Pour qu'un objet soit perçu, il faut qu'il soit dans le temps et/ou dans l'espace. Ils sont le cadre, les conditions de possibilité de notre expérience du monde. Tous les jugements, toutes les propositions que nous émettons, toutes les phrases que nous construisons, présupposent  tout d'abord l'existence de la perception interne du temps. Avant, après, simultanément, sont des notions innées sans lesquelles rien n'est intelligible. Comment associer un effet à une cause si l'effet ne survient pas simultanément ou après la cause? Je ne peux pas savoir que c'est cette aiguille qui me pique si je n'analyse pas comme simultanées la douleur et la piqûre. Impossible de comprendre à quoi sert le bouton d'appel de l’ascenseur si on ne remarque pas qu'il arrive quelque temps après l'appui sur le bouton. Aucun phénomène ne peut être relié à une cause quelconque sans notion de succession ou de simultanéité. Le temps est un cadre dans lequel se déroulent tous les évènements du monde et tous les phénomènes par lesquels nous les percevons, la détection de causalité nécessite aussi la perception du temps. Elle est une des catégories a priori qui nous permet de percevoir le monde et d'y trouver du sens. A noter que dans leur index, les moteurs de recherche associent à la page sa date. Une information non datée doit être considérée comme obsolète ou invalide. Sans la mesure du temps les moteurs ne reporteraient que des informations inadéquates. 

"Mais puisque les aiguilles de la montre tournent cela prouve bien que le temps existe en réalité"? Cela prouve surtout que nous percevons des changements. Pour chacun, les moments passés à ne rien faire sont ressentis de façon tout à fait différente ce qui suffit à prouver que le temps est une perception interne. Le temps perçu par l'escargot ou la tique diffère totalement du nôtre. "Mais puisqu'on compare les vitesses?" En fait nous comparons plusieurs événements matériels et leur coïncidence ou leurs rapports dans l'espace. Hors de la matière, point de mesure du temps. Dans un environnement immobile où tout serait figé, une terre glacée à -273 degrés  sans aucun changement perceptible, il serait plus facile de comprendre que le temps est une perception interne au sujet.


Une théorie copernicienne de la connaissance 

 Ainsi en suggérant que la connaissance du monde ne vient pas directement de ce que nous appréhendons de lui mais plutôt d'une construction interne à notre esprit, Kant renverse la proposition communément admise. C'est pourquoi il se réfère à Copernic:

"Jusqu'ici on admettait que toute notre connaissance devait se régler sur les objets [...] Que l'on essaie enfin de voir si nous ne serions pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec la possibilité désirée d'une connaissance  a priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard avant qu'il nous soient donnés. Il en est ici comme de la première idée de COPERNIC; voyant qu'il ne pouvait pas réussir à expliquer les mouvements du ciel , en admettant que toute l'armée des étoiles évoluait autour du spectateur, il chercha s'il n'aurait pas plus de succès en faisant tourner l'observateur lui-même autour des astres immobiles"(4)

   Le parallèle avec le moteur de recherche s'éclaire alors.

 Pour comprendre son environnement et agir sur lui l'homme interroge le monde à sa façon, par l'intermédiaire de ses fonction naturelles, au moyen des outils dont il est doté à la naissance. Ses sens lui permettent de savoir si la lumière est forte, la ville lointaine ou l'eau brûlante. Son intellect lui permet de spéculer, d'établir des conjectures, d'utiliser le langage mathématique. Le monde ne lui apparaît qu'à travers ses capacités "a priori".  Le monde Internet est questionné via un moteur de recherche pour qui la réalité se résume à des objets numériques dont il ne peut rien dire, ce sont ses "choses en soi". Elles ne prennent sens que par l'intermédiaire de ses catégories qui sont aussi établies "a priori", c'est à dire avant de pouvoir fournir un résultat à la question posée.

 Au final il n'est guère étonnant que les humains, lorsqu'ils créent des êtres numériques, soient inspirés par leur propre fonctionnement.

 

  

(1)Critique de la raison pure, E.Kant. Esthétique transcendantale §8

(2) Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, 14, 97

(3) Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, Livre I, 14, 135

(4)Critique de la raison pure, E.Kant. Préface à la seconde édition p 18

 


vendredi 23 décembre 2022

Famine rouge

 


"Famine rouge, la guerre de Staline en Ukraine" est un essai paru en 2017 d'Anne Applebaum  qui relate une partie de l'histoire, peu connue, de l'Ukraine du début du XXe siècle jusqu'à nos jours. En particulier elle décrit, en citant innombrables récits provenant de sources référencées, de façon tout à fait passionnante, le processus qui a conduit à la grande famine des années 30. Nommée par la suite "Holodomor" cette tragédie fit perdre la vie à des millions de personnes:  des Ukrainiens mais aussi des Russes dans la vallée de la Volga et en Caucase du nord. Mais c'est en Ukraine que cette politique a, de loin, été la plus meurtrière car environ 4,5 millions de personnes y sont mortes de faim ou de malnutrition dans les années 1932, 1933 et 1934. Cette famine n'est pas due au climat mais à la politique stalinienne de réquisition des récoltes dans le cadre du plan quinquennal. Il  ressort des explications de l'auteure que tout a été programmé pour éliminer toute velléité de résistance dans les campagnes ukrainiennes quitte à affamer les populations paysannes au profit du prolétariat révolutionnaire.  Cette histoire récente éclaire et donne un sens nouveau aux évènements actuels de la guerre lancée en Février 2022 par la Russie. En voici un court résumé, en encourageant le lecteur à se procurer l'ouvrage original.

 

La révolution et la guerre civile

 On y apprend tout d'abord que la langue ukrainienne a toujours représenté un danger pour la Russie. Le tsar Alexandre Ier en 1804 la considérait comme un dialecte et Alexandre II proscrivait les livres et le théâtre dans cette langue (p 42). Aussi dès avril 1917, la chute du tsarisme fit renaître l'espoir. 

"Jamais auparavant le mouvement national ukrainien ne s'était révélé avec une telle force sur le territoire de ce qui avait été l'empire russe". (p 45)

  Un conseil revendique alors de gouverner l'Ukraine sous la houlette d'un intellectuel nommé Hrouchevsky : la "rada centrale" qui revendique son autonomie en Juin 1917 au sein de la fédération russe, comme le font aussi les cosaques avec la République du Kouban. L'ukrainien redevient langue officielle. L'indépendance est reconnue par les puissances occidentales et les US dépêchent un diplomate pour ouvrir un consulat à Kyiv. Mais dès janvier 1918 Lénine envoie l'armée rouge pour reprendre le pouvoir. Il y échoue car les armées allemandes et autrichiennes arrivent pour faire respecter le traité de paix de Brest-Litovsk. Il arrive cependant à réquisitionner des récoltes de céréales envoyées immédiatement à Moscou. Un gouvernement allemand fantoche est mis sur pied. Dès que les allemands repartent  Simon Petlioura, qui dirige le mouvement nationaliste et une armée paysanne, reprend le pouvoir à Kyiv. Mais dans les campagnes Makhno, bandit anarchiste qui lève une armée, s'allie temporairement avec les bolcheviks. En 1919 le pays est fracturé entre nationalistes et partisans des bolcheviks.

"Le mépris pour l'idée même d'un état ukrainien faisait partie de la pensée bolchévique dès avant la révolution [..] Pour eux la ville de Kyiv état l'ancienne capitale de la Rous kievienne, royaume dont ils se souvenaient comme l'ancêtre de la Russie." ( p 57)

 Lénine, fidèle à Marx, pensait alors que les paysans ne formaient pas une classe. Pire Lénine les assimilait à une force capitaliste contre-révolutionnaire, car seul le prolétariat par sa lutte devait diriger la révolution. Or l'Ukraine était très majoritairement habitée par des paysans. Staline comme Lénine désapprouvait les sentiments nationaux et y voyait surtout une caractéristique issue de la paysannerie. Staline demande alors aux bolcheviks sur place pour déstabiliser le pouvoir de "créer de soi-disant républiques soviétiques  indépendantes à Donetsk, Kryvyi-rih, Odessa" (p 63) . On appréciera l'utilisation de méthodes similaires en 2014 à Donetsk et Louhansk. En Janvier 1919 l'armée rouge prend le pouvoir à Kyiv mais de nombreux villages restent fidèles à Petlioura. La priorité des bolcheviks reste d'alimenter les ouvriers de Moscou et Petrograd.

"De grâce utilisez toute votre énergie et toutes les mesures révolutionnaires pour envoyer des céréales et encore des céréales", écrit Lénine. Il faut se rappeler qu'une crise alimentaire en 1917 avait déclenché la révolution et que la faim continue de régner. Il lance alors le "communisme de guerre" : le fusil sert à contrôler les céréales et les redistribuer aux soldats, aux ouvriers et aux cadres du parti, politique armée déjà expérimentée sous le tsar sous le nom de prodrazviorstka. Il instaure des prix fixes de ventes  à l'état pour les récoltes et interdit le commerce.

La collectivisation

En 1919 les Soviétiques créent les premières fermes collectives, mouvement qui se termine par un échec. Ils créent trois catégories de paysans dont les plus aisés sont nommés "koulaks" et deviendront les boucs-émissaires des bolcheviks. Des paysans très pauvres, à qui on donne le pouvoir, doivent récolter les "excédents" chez les koulaks. 

"Si les réquisitions se soldent par une guerre civile entre  et koulaks et éléments pauvres alors vive la guerre civile!" déclare Trotski (p 83)

 Mais entre temps Petlioura, organisant la rébellion, s'est allié avec les polonais, qui possèdent alors l'Ukraine occidentale dont la ville de Lvov ( Lviv aujourd'hui). Au printemps 1920 ukrainiens nationalistes et polonais entrent dans la ville de Kyiv qui est reprise rapidement par l'armée rouge en Juin la même année.

 Les réquisitions reprennent alors de plus belle, alors que les terres sont moins ensemencées que les années précédentes par le manque de bras suite aux différents conflits. La sécheresse en 1921 détruit 1/4 des céréales semées, le drame peut alors se déployer.

La famine de 1921

Les récoltes sont divisées par 10, et une première famine s'en suit dans les provinces de la Volga, dans l'Oural et dans l'Ukraine du sud.(p 117)

Contrairement à ce qui va se passer en 1933 La Pravda reconnaît la famine et fait appel à l'aide internationale. Mais Lenine ne renonce pas aux réquisitions.

"Dans tous les villages, emparez vous de 15 à 20 otages, et, en cas de quotas non remplis, alignez tous contre le murs" écrit Lénine .

Même pendant la famine une pression terrible s'abat sur les paysans des provinces les plus "riches". Moscou cache aux organisations qui fournissent l'aide internationale que l'Ukraine du sud, bastion de Makhno, fait partie des territoires affamés (p 121). On estime à 500000 le nombre de victime de cette famine en Ukraine et à 2 millions en Union soviétique.


La NEP

 A partir de 1921 face à ces échecs une Nouvelle Politique Economique est lancée, qui réinstaure partiellement le marché. Les paysans peuvent de nouveau vendre leur grain, mais sont soumis à des taxes et des prix plafonds, et les réquisitions cessent. Parallèlement les bolcheviks qui ont compris que le nationalisme se nourrit de ces échecs tentent de mener une politique d'ukrainisation. Le communisme doit devenir ukrainien pour éviter d'alimenter le nationalisme anti bolchevik. La langue est de nouveau autorisée dans les écoles et on favorise la montée des locaux dans le parti communiste ukrainien . Hrouchevsky rentre en Ukraine et la culture ukrainienne se développe de nouveau. Cette influence se développe jusque dans le Kouban ( nord Caucase) et en Ukraine occidentale ( alors polonaise) où vivent de nombreux Ukrainiens. L'église orthodoxe de Kyiv devient indépendante de celle de Moscou.

 Mais vers la fin des années 1920 la NEP finalement échoue avec ce pseudo marché aux prix encadrés par l'état. La production alimentaire reste insuffisante. De nouveau Staline se mêle de la collecte céréalière et déclare l'état urgence suivi de mesures drastiques. l'OGPU ( la police politique qui succède à la tcheka) décide 

"l'arrestation immédiate des principaux agents privés d'approvisionnement céréalier" (p 153)

En réalité de nombreux paysans logiquement stockent le grain en attendant que les prix remontent, alors que Staline considère qu'il s'agit d'une conspiration anti-communiste. Mais surtout aucun ne veut vraiment  produire plus et s'enrichir et devenir un "koulak", un ennemi du peuple. Pour être catalogué koulak il suffit de posséder trois vaches, trois chevaux et six cochons.

"Ainsi l'Union soviétique avait-elle complètement anéanti l'incitation des paysans à produire d'avantage de céréales" (p 156)


Le plan quinquennal

 En 1928 Staline décide de relancer la collectivisation et généraliser les kolkhozes (fermes collectives) qui doivent fournir l'approvisionnement pour un fantastique effort de l'industrie qui doit croître de 20%. L'OGPU repart dans les campagnes pour collecter les céréales de force, tout ceci dans un contexte de mauvaise récolte. Dans le même temps les cadres ukrainiens du parti communiste sont pris pour cible. On leur reproche leur visée nationaliste et les soupçonne en 1927 de ne pas œuvrer pour la révolution et de vouloir à terme se séparer de la Russie. 

"On les accuse de collaborer avec la Pologne fasciste" (p 170)

L'Ukraine représente alors 37% du plan de réquisition général de céréales à destination de l'Union soviétique. 

L'échec de la collectivisation

  Les paysans sont dépossédés de leur terre et transformés en ouvriers dans des fermes collectives, ils sont rémunérés en nature. Les koulaks sont chassés et déportés.

"Dès lors les femmes et les hommes qui étaient récemment encore des fermiers autosuffisants travaillaient désormais le moins possible".  (p 271)

 Dans ce contexte le Kremlin décide d'augmenter l'exportation de céréales pour financer le formidable effort industriel par l'obtention de devises étrangères.

"Si nous n'exportons pas 2,4 millions de tonnes, notre situation monétaire peut devenir désespérée [...]" écrit Staline en Août 1930.

En 1931 le mauvais temps s'ajoute à la mauvaise productivité. Les tracteurs et machines sont en mauvais état et pas réparés. Il est alors évident que la moisson sera moindre qu'en 1930. 69 millions de tonnes sont récoltées au lieu des 83 attendues. Les paysans  ont faim, mais le parti estime qu'il s'agit d'une fiction. En décembre 1931 les autorités invoquent le sabotage plutôt que de se remettre en question. "Au printemps 1932 des confiscations massives ont lieu dans toute l'URSS". (p 283)

Les officiels en poste ont peur pour leur vie et se mettent à collecter les céréales tout azimuts. Des activistes sont envoyés dans les villages pour fouiller les maisons, sols, murs, toit, jardin. En Mars près d'Odessa la moitié des habitants d'un village sont morts de faim. Les autres mangent de la charogne ou "font bouillir les os d'un cheval mort". En Avril 1932 les paysans refusent de planter les semences car ils n'ont plus que cela à manger. 

"Seulement 2/3 des champs furent ensemencés ce printemps là." (p 288)

 Des membres du parti communiste ukrainiens informent le comité central et suggèrent de restaurer le commerce libre et de faire appel à la croix rouge, il le préviennent qu'il n'y a rien à collecter en Ukraine en 1932 et que tout doit servir à nourrir la population locale. Mais Staline ne fait pas confiance aux responsables ukrainiens, alors que d'autres pourtant lui écrivent que la situation empire. L'export des céréales continue. En juillet Molotov et Kaganovitch partent en Ukraine. Ils refusent d'accéder à la demande de réduction des quotas prévus dans le plan présentée par les communistes ukrainiens lors de la 3e conférence du parti. 

"Nous avons catégoriquement refusé une révision du plan, demandé une mobilisation du parti pour lutter contre les pertes et le gaspillage de céréales[..]" écrivent-ils à Staline. (p 299)

 Staline sait pourtant à ce stade que le plan de collecte est irréaliste. Alors que les vols de céréales se multiplient il décide que le vol dans les kolkhozes, propriété de l'état,  doit être puni de 10 ans de réclusion ou de la peine capitale. La loi est promulguée le 7 Août.  100000 ukrainiens sont déportés dans les camps en conséquence. Plus les communistes ukrainiens refusent d'appliquer le plan et plus Staline craint de perdre l'Ukraine, qu'il pense menacée par les polonais alliés au "petliouristes".

"Il faut transformer l'Ukraine, dans les plus brefs délais, en véritable forteresse de l'URSS [..] ne pas lésiner sur les moyens" écrit il à Kaganovitch.

Famine

 En automne la moisson est inférieure de 40% à la prévision du plan pour l'URSS, et inférieure de 60% pour l'Ukraine. La femme de Staline se suicide en Novembre 1932, certains y verront une relation avec la famine.  Le 1er Janvier 1933 Staline envoie un télégramme aux dirigeants communistes ukrainiens pour qu'ils s'appuient sur la loi du 7 Août.

"En réalité ce télégramme condamnait les paysans à un choix fatal. Donner leur réserve de céréales et mourir de faim, ou garder quelques réserves et risquer l'arrestation, l'exécution ou la confiscation de tout ce qu'il leur restait comme nourriture" ( P 318)

Les districts, villages ou kolkhozes qui n'atteignent pas les quotas sont inscrits sur "liste noire", on leur supprime toute possibilité d'achat d'essence, sel ou allumettes ce qui les empêche de faire cuire les aliments dont le pain. Le crédit leur est interdit, il est également prohibé de moudre de la farine. Ils n'ont plus le droit aux machines agricoles et doivent travailler manuellement. Des foules d'individus fuient les campagnes poussés par la faim. En Janvier à Kyiv on ramasse 400 corps dans la rue.

Le gouvernement soviétique déclare alors :

"La fuite des villageois et l'exode d'Ukraine l'an dernier et cette année sont organisés par les ennemis du gouvernement soviétique[...] et les agents de la Pologne dans le but de diffuser la propagande parmi les paysans".

Les billets de train sont alors interdits à la vente et les frontières fermées. On délivre un passeport interne pour autoriser seulement certains déplacements. Les mêmes mesures sont déployées en basse Volga et au Kazakhstan. Les affamés sont piégés. Les activistes viennent dans les fermes pratiquer la torture pour faire avouer où sont les caches de grain.

Au printemps 1933 les gens meurent de faim par milliers et bientôt millions. Les morts ne sont plus enterrés, de nombreux cas de cannibalisme se produisent, des parents tuent leurs enfants pour les manger. 

"En Mars l'OGPU avait connaissance de 10 cas de cannibalisme ou plus par jour dans la province de Kyiv" (p 424)

 Les chercheurs aujourd'hui arrivent au chiffres de 4,5 millions d'Ukrainiens "manquants" pour cause de faim ou en conséquence de la situation (p 452). 3,9 millions de morts en perte directe et 0,6 de naissances "perdues".

 En Mai le gouvernement réagit enfin en envoyant de l'aide alimentaire. une taxe correspondant à un pourcentage de la moisson remplace la quotité absolue définie dans le plan. Mais la focalisation sur le nationalisme et les koukaks continue, en novembre 1933 Kossior, le secrétaire général du parti communiste Ukrainien, déclare :

"Dans certaines républiques de l'URSS notamment en Ukraine la résistance désespérée des koulaks à notre offensive socialiste victorieuse a conduit à un essor du nationalisme"  ( p 499)

En Janvier 1934 au XVIIe congrès Staline déclare :

"Notez que ces survivances de la conscience des hommes sont bien plus vivaces dans la question nationale qu'en tout autre. Vivaces parce qu'elles peuvent se dissimuler sous le sentiment national[...]. La déviation nationaliste reflète les tentatives de sa "propre" bourgeoisie "nationale" pour saper le régime soviétique et rétablir le capitalisme[...]"

Fin 1933, début 1934 le régime incite 150000 paysans russes à s'installer en Ukraine pour pallier le manque de main d’œuvre dans les campagnes pour les semences, puis 40000 y sont déportés en 1935.

"Sergio Gradenigo, consul italien à Kharkiv, rapporte que la russification du Donbass est en court" (p 469)

Ce court résumé suffit à prendre conscience que l'Ukraine a depuis longtemps fait preuve d'une conscience nationale, que les Ukrainiens ont été méprisé depuis des lustres par les Russes, et que ces derniers se sont toujours comportés en colons sur ce territoire. Le livre fourmille de récits d'époque et d'analyses plus complexes, ce blog n'est qu'un encouragement à le lire en entier.





 



mardi 13 décembre 2022

retraites: le conflit intergénérationnel

  crédit : France Bleue
Lorsqu' Aristote dans "De la génération et de la corruption" discourait à propos du concept de génération il le différenciait clairement de celui de pur changement. En effet la génération d' un chêne ne revient pas à un simple changement de la forme du gland, de même que pour la génération d'un embryon humain il n'y a pas une simple modification d'apparence. Au contraire l'idée de génération embarque avec elle la nécessité d'une essence qui préside au développement et à la détermination de la forme et du comportement. Quoique le mot "génération" soit multivoque, puisque aujourd'hui "une génération" signifie aussi et surtout l'idée d'une classe d'âge, donc d'un groupe d'individus nés dans un intervalle d'années rapprochées ( typiquement 25 ans) nous pouvons y appliquer la réflexion aristotélicienne. A savoir de poser la question suivante : il y a-t-il une spécificité, une essence, qui soit associée à une classe d'âge pendant son développement, sachant qu'il est question ici de l'aspect comportemental pas de l'évolution physique?

  Cela révélerait par exemple que la génération née à la fin du 19e possédait un tropisme belliqueux ainsi que celle née autour des années 1920, puisqu'elle furent impliquées dans les deux grandes guerre mondiales. Qu'au contraire les boomers bénéficièrent de qualités qui les poussèrent à pactiser. Ce raisonnement semble plutôt difficile à admettre mais ne peut complètement être repoussé. En effet nul ne peut ignorer l'influence de la culture d'une époque et d'une région sur ses nouveaux membres. Même les "innéistes" reconnaissent l'influence déterminante de l'environnement et des expériences pour former les individus. Si l'on vous rabâche pendant toute votre jeunesse que le boche ( ou l'américain) est un ennemi il y a fort à penser que cette haine s'imprimera dans votre jeune esprit malléable et façonnable. Mais pour répondre à la question posée il ne s'agit donc pas d'une essence, qui présiderait depuis l'intérieur au développement, mais d'une influence externe qui le conditionne.

 Tous les générations héritent pour une part, de manière inconsciente, des croyances, comportements, souhaits ou habitudes des générations précédentes. Chaque génération, née immaculée comme une "tabula rasa", va très vite devenir "imprimée" au sens de K.Lorentz c'est à dire reconnaître l'autre comme un "même" en adoptant ses schémas de comportement et de pensée. 

 Mais en même temps chaque génération vit une sorte de solidarité interne en passant de concert par les même épreuves, les mêmes phases de vie, les mêmes situations et expériences au même âge , au même stade de développement. Une génération en même temps qu'elle commence par le mimétisme des précédentes tend à s'autonomiser et à remettre en question le legs des anciens. Une certaine cohérence se construit par opposition aux anciennes règles. La jeunesse, après une phase "éponge", devient naturellement contestataire de l'ancien monde. Il semblerait donc que le conflit inter-générationnel face partie de la définition même d'une génération. Une génération, par essence, ne devient elle-même qu'en s'opposant aux anciennes. Puis lorsqu'elle se rapproche de la fin elle devient conservatrice et s'oppose aux générations plus jeunes qui la conteste. En fait une génération naît, grandit, vieillit et meurt, tout comme n'importe quel être vivant.

 La pensée globale

 La difficulté vient de la tendance à globaliser LA pensée d'une génération. Car aucune génération ne pense de façon monolithique. Il y a toujours la gauche et la droite, les travailleurs et les rêveurs, les artistes et les ingénieurs etc. toutes sortes d'oppositions qui traversent non seulement une société mais aussi une classe d'âge. Mais il y a un intérêt commun qui se dessine. Et cet intérêt générationnel évolue en fonction de l'âge. Et parfois cet intérêt parait source de conflit inter-générationnel.

 Lorsque je travaillais beaucoup, dans la fleur de l'âge, je trouvais la situation de mes parents retraités plutôt satisfaisante. Ils ne semblaient manquer de rien, avaient tout leur temps, pas beaucoup de soucis. Je reconnais aujourd'hui avoir ressenti sans doute une minuscule once de jalousie mêlée à la honte d'un tel sentiment devant ce bonheur apparent. Travailler dur rend difficile la contemplation de l'oisiveté surtout quand l'oisiveté est financée par ce même travail. Mais cela devient plus facile évidemment lorsqu'il s'agit de vos propres parents, que vous aimez et dont le bonheur vous réjouit. Mais dans cette contemplation il est facile d'oublier qu'eux mêmes, vos parents, ont financé la retraite de leurs propres parents, que leur oisiveté s'est arrachée à ce prix, et ce coût très lourd pendant de nombreuses années est devenu invisible et absorbé par le temps. Voir un retraité fait donc sombrer dans une illusion :  croire qu'il est nourri gratuitement sur le labeur des plus jeunes et ceci parce qu'il est trop vieux pour travailler.

 Pourquoi s'agit-il d'une illusion ? parce que la proposition est incomplète. Il manque l'idée principale de la retraite par répartition : il s'agit d'un contrat dont les termes sont les suivants: Je verse des cotisations pour payer les retraites actuelles et les suivants s'acquitteront de la même obligation. Le jeune qui estime que le contrat ne tient plus doit en affronter les conséquences: il n'aura pas non plus de retraite. Illusion aussi car le retraité n'est pas forcément joyeux "dans son camping car" mais pense à son prochain rendez vous de chimio ou de radiothérapie.

Mais il apparaît aussi que les générations d'âge différent ont des intérêts différents. A cause de la démographie par exemple : les générations âgées sont de plus en plus nombreuses et la charge pesant sur les plus jeunes plus lourde. Le rapport du COR 2022 indique que le taux cotisants/retraités aujourd'hui de 1,7 passera à 1,2 en 2060. Ce ne sont pas leur propre cotisation que les retraités perçoivent mais celles des actifs. Lorsque les actifs sont beaucoup plus nombreux que les retraités, le système par répartition s'équilibre sans problème mais il s'effondre dans le cas inverse.

  Malheureusement le contrat en question ne vous dit pas sur une vie combien vous allez cotiser et combien vous toucherez en retour. Il y a donc un sentiment d'injustice ressenti par la jeunesse: je vais payer de plus en plus pour les retraités actuels et quand sera venu mon tour je devrai travailler plus longtemps pour une retraite moindre. Il y a donc un coup de canif temporel dans le contrat, les conditions changent. Quant aux retraités actuels il pensent qu'ils se sont acquittés totalement des obligations de leur propre contrat, ils ont cotisé toute leur vie et réclament naturellement leur dû. Tout le monde a raison et tout le monde a tort. Le conflit n'est pas la faute de telle génération ou de telle autre, mais du contexte. Le système par répartition n'est plus équilibré dans la démographie actuelle, difficile de comprendre pourquoi la capitalisation ne devient pas obligatoire.

 

Haro sur les "boomers"

 Au lieu de s'en prendre aux politiques pour qu'ils dénouent de façon juste le problème, certains de plus en plus nombreux contestent à la génération "boomer" le droit même de vivre aussi confortablement ( alors que les boomers ne constituent pas la totalité des retraités). Ils en arrivent à les détester, leur mettant sur le dos à la fois les problèmes liés à la retraite mais aussi ceux du réchauffement climatique qu'ils ont laissé "exploser". Ces contempteurs sont pris dans cette illusion du présent : les retraités pompent leur argent et le climat se réchauffe donc leur génération est responsable et coupable de tout. Comme ces boomers votent plus que les jeunes ils prennent des décisions qui les avantagent et maltraitent tous les autres...(2)

 Mais il s'agit d'un curieux raisonnement. Pourquoi les boomers seraient ils seuls responsables de la démographie actuelle eux qui ont fait plus d'enfants que les générations qui les suivent? Les jeunes femmes veulent aujourd'hui à bon droit dérouler leur carrière et envisagent de moins de moins d'enfant, sinon pas d'enfant du tout ( cf cette étude américaine).

 En quoi seraient ils coupables d'être de bons citoyens et d'aller voter alors que les jeunes se détournent des urnes ? 

Pourquoi la génération des étudiants de 68 qui initia la lutte écologique porterait la culpabilité de multiples générations industrielles qui ont réchauffé la planète avant et après elle  ( la France terriblement moins que les US ou Chine...)

 L'idée de travailler jusqu'à 65 ans ne m'aurait certes pas ravi. J'ai ressenti cette injustice lorsqu'on a reporté pour ma génération l'age de départ à 62 ans au lieu de 60 par la réforme Woerth et quand le gouvernement Fillon a fait passé le nombre d'années de cotisation à 40 au lieu de 37,5. Mais  vouloir établir une justice à travers les âges ou à travers les générations ne semble pas chose aisée.  Mon père qui est parti plus tôt que moi n'était pas responsable du report que j'ai connu. La génération de mes parents a connu la faim, la peur, les morts de la seconde guerre mondiale. La nôtre a beaucoup moins souffert mais les hommes ont donné un an de leur vie à la défense nationale. Les jeunes de 2020 ont vécu au total 4 mois à domicile en confinement et ont trouvé ça insupportable, tout comme moi à 20 ans la chambrée de gogols incultes et les exercices de marche de nuit dans le froid en Allemagne pendant 12 mois. Avant 82 on travaillait 40h par semaine et on ne bénéficiait que de 4 semaines de congé, sans RTT. Le SMIC ( alors le SMIG) était plus bas. Un ex conseiller de Macron, Hakim el Karaoui a pris pour spécialité un raisonnement "présentiste" anti-retraités il écrit que lors du Covid "Les actifs se sont sacrifiés pour les retraités"(1). Ce  qui est un peu fort de tabac. Car dans les retraités il y a la génération de la seconde guerre mondiale et de tous ceux qui ont défendu et bâti la France dans laquelle  il a étudié, il a écrit, il vit. N'y a t-il pas eu de sacrifice de ces retraités pour leurs enfants, petits enfants et arrières petits enfants? Les parents demandent-ils à leur enfants quelque remboursement pour leur avoir donné la vie, pour les 20 ans pendant lesquels ils les élèvent, les nourrissent, les soignent, les logent et financent leurs études? Il faudrait donc qu'ils les remercient d'avoir bien voulu leur laisser la vie sauve en restant confinés quelques mois.

 Mais quels que soient les arguments avancés de part et d'autre il me semble qu'il y a un biais indépassable dont j'ai parlé plus haut: regarder vivre des vieux qui prennent leur pied reste insupportable aux jeunes sans mémoire aucune, imperméables au passé, qui payent et assurent leur train de vie. Ces générations ont comme caractéristique le présentisme et l'absence d'un regard historique qui pourrait relativiser leur vision du monde qu'ils imaginent être le pire que les humains aient connu. Rappelons nous que de 1945 à 1982 l'âge de départ légal était de 65 ans. Ça n'empêche évidemment pas de contester la proposition de la réforme du gouvernement, mais évite d'attribuer à une seule génération, par une pensée globalisante,  la responsabilité de la situation d'autant que des formations politiques d'aujourd'hui ont dans leur programme un retour à un âge légal de 60 ans dont on ne sait comment le financer.

 Les relations intergénérationnelles parfois expriment plus de douceur et de sollicitude que le haro sur les boomers. On ne retrouve pas la même animosité chez les jeunes retraités qui sont aidant pour leurs parents grabataires: ils s'acquittent de leur tâche en silence tout en contemplant tristement le miroir de leur future situation, et pour toute rétribution de cette tâche ardue ils n'ont que leur retraite. Pour ceux qui touchaient le SMIC pendant leur vie salariée elle se limite au  minimum vieillesse à 900 euros. J'espère que la qualité essentielle à la génération boomer, ne sera pas qu'elle restera la dernière à garder le respect des anciens et la reconnaissance des efforts qu'ils ont fait pour leur transmettre un monde vivable.

 


(1) https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/les-actifs-se-sont-sacrifies-pour-les-retraites-quauront-ils-en-retour-1305475

(2) La Lutte des âges , comment les retraités ont pris le pouvoir - Akim El Karaoui.