mercredi 19 février 2025

Induction et complotisme


 Il y a trois mamelles au complotisme. L’une sécrète une causalité imaginaire, la seconde produit un raisonnement par induction et la troisième alimente une pensée finaliste. Les enfants nourris à ce lait inclinent à identifier des processus occultes conduits par des cerveaux machiavéliques. Deux philosophes ont développé une pensée originale sur la causalité, l’induction et le finalisme : David Hume et Emmanuel Kant. Après un détour pour les évoquer nous reviendrons sur ceux qui voient les complots partout.


La causalité fragile


Si  telle action est suivie régulièrement de tel phénomène identifiable il est aisé de penser qu'elle en est la cause. Cette tendance se rencontre chez tout être humain et David Hume l'a très bien décrite au XVIIIe dans son "Traité de l'entendement humain" au chapitre V. Il imagine les réactions d’une personne percevant le monde pour la première fois :


« il est sûr qu’elle observerait immédiatement une succession continuelle d’objets et verrait qu’un évènement vient après l’autre ; mais elle serait incapable de rien découvrir de plus. Aucun raisonnement ne serait en mesure de lui suggérer du premier coup l’idée de cause et d’effet, puisque les forces particulières par lesquelles se font toutes les opérations naturelles n’apparaissent jamais aux aux sens et qu’il n’est pas raisonnable de conclure de cela qu’un seul évènement, dans un cas, en précède un autre, que l’un est la cause, l’autre l’effet. Leur conjonction peut être arbitraire et accidentelle. »


Il observe que bien que « sans la connaissance de la force secrète par laquelle un objet en produit un autre » cette personne, si des évènements se succèdent et sont « constamment » joint ensemble , saura alors inférer « immédiatement l’existence d’un objet à partir de l’existence de l’autre ».

Hume, de façon contre-intuitive, avance que ce mécanisme est à l’origine de notre identification de la causalité, et qu’il est essentiellement le produit de la « coutume », de l’habitude. Mais aussi qu’il s’agit d’une opération qui provient uniquement de l’esprit qui associe un effet à une cause sur la base de leur succession habituelle. Il faut ajouter que ce que nous nommons « cause » et « effet » sont des partitions du monde, des extractions arbitraires de faits sélectionnés qui nous intéressent parmi les milliers d’autres que nous percevons. « Cause » est d’ailleurs polysémique, il est employé aussi bien pour décrire les phénomènes naturels à base d’objets inertes que les motivations des êtres vivants, que l’on nomme aussi « raison ».

Si par exemple ma voisine d'en face ouvre ses volets tous les matin de l'année juste après que les cloches ont sonné à 8h, je peux me dire que son comportement est réglé par les cloches, et former une théorie : Mme Bernot ouvre ses volets parce que les cloches sonnent. La cause: les cloches, l’effet : l’ouverture des volets. Quand Hume évoque « la force secrète » inconnue, il vise juste. Rien en effet, en pure logique, ne justifie cette causalité perçue, il peut s’agit d’une coïncidence. Rien ne prouve en effet que Mme Bernot ouvre ses volets parce qu’elle a entendu les cloches, que telle est la cause ou la raison de son action. Il se peut par exemple que son petit fils, qu’elle garde, arrive à 8h15 et qu’elle désire que l’appartement soit clair quand il arrive et que pour cela elle mette le réveil. Peut être est-elle sourde et que réveillée chaque jour à 8h elle jette un coup d’oeil par la fenêtre pour vérifier que les éboueurs sont passés, où tout simplement elle veut voir le temps qu’il fait tous les jours à heure fixe. Autrement dit la régularité de la succession ne nous donne aucun élément logique sur la raison de cette contiguïté spatiale et temporelle. Un feu génère de la fumée, la flamme de la chaleur, l’eau bout quand elle est chauffée… Notre esprit rapproche ces faits et les range sous la rubrique « causalité » sans que nous sachions ce qui se passe réellement. Ce principe est si naturel qu’il nous est caché et que seule la force de la pensée permet de le décortiquer comme le fait le philosophe écossais. Il faut être franc et admettre que sans ce mécanisme de l’esprit nous ne saurions pas évoluer dans le monde, mais aussi qu’il est un peu hasardeux de croire que la simple répétition de deux phénomènes successifs puissent se renouveler ad vitam eternam. Pourtant c’est ce principe, l’habitude, la coutume, qui nous détermine.


« cette hypothèse semble même être la seule qui explique pourquoi nous tirons de mille cas une inférence que nous ne sommes pas capables de tirer d’un cas unique, pourtant semblable à tous égards. La raison est incapable d’une telle variation. »


observe justement Hume. Ce n’est pas la raison qui est à l’œuvre, puisque le principe qui relie la cause et l’effet est inconnu, seule la conjonction répétée nous conduit à associer la cause et l’effet.


« toutes les inférences tirées de l’expérience sont les effets de la coutume et non de la raison »


assène-t-il en dissociant deux aspects de notre esprit. Nous aurions donc deux modes de pensée, l’un qui construit logiquement des théories non directement issues de l’expérience(*): la raison dotée de sa puissance logique. L’autre qui projette la causalité et élabore des règles tirées de l’expérience sensorielle vécue, qui n’est pas nommé par Hume mais que Kant appelle l’entendement. Pour Kant la causalité évoquée par Hume est incomplète. Car Kant la définit comme un schème « a priori » de l’entendement , c’est à dire présent dans notre esprit avant même toute expérience vécue. Sans la causalité appliquée à notre perception des choses, le monde serait un chaos sans nom, sans queue ni tête. Elle sert, ainsi que le temps et l’espace qui forment notre sens interne, à ordonner les évènements que nous percevons. Elle fournit un schéma, un cadre, à notre perception, elle explicite le divers que nous captons.


L’induction


Par un mécanisme semblable à celui évoqué par Hume pour la causalité (la succession répétée d’évènements que nous lions ensemble), nous forgeons des généralités à partir de singularités. Si un voyageur se rend en Angleterre et qu’en descendant du train dans une petite gare il rencontre successivement deux rousses il sera enclin à penser que toutes les anglaises sont rousses. De même s’il aperçoit un cygne noir, puis deux , puis trois il en conclura que tous les cygnes sont noirs. Cette inférence se nomme induction : induire par extension une règle générale à partir de quelques expériences de cas particuliers.

Hume voit dans ce raisonnement un problème fondamental : rien ne prouve que le quatrième cygne qui va apparaître sera noir. La série peut être interrompue par un cygne d’une autre couleur. Il s’agit encore d’une règle extrapolant l’information captée par les sens. La seule possibilité d’affirmer que tous les cygnes portent une couleur unique serait de décortiquer le mécanisme qui défini leur couleur et d’en déduire qu’elle peut changer, mais pas de compter leurs apparitions. Autrement dit de raisonner déductivement plutôt que de se baser sur l’induction.

Pourtant dans la vie courante l’induction est nécessaire et nous garantit du danger : le chasseur cueilleur qui voit un lion dévorer sa femme doit pouvoir inférer que tous les lions ont des comportements dangereux. Mais la réalité est beaucoup plus subtile, les lions ne sont dangereux que lorsqu’ils ont faim ou se sentent menacés. Le raisonnement par induction écrase toute la complexité de la réalité par une reproduction toujours à l’identique du même. Le raisonnement déductif est alors le seul raisonnement admis par la méthode scientifique : une théorie est échafaudée logiquement à partir des connaissances et elle est prouvée expérimentalement , méthode correspondant à l’explication « déductive nomologique ». Elle ne reste vraie que tant que l’expérience n’a pas présenté un exemple l’invalidant. Mais il faut bien se rendre compte que cette méthode est aussi basée sur la notion de causalité, celle des phénomènes naturels étudiés par chaque science et qu’au final elle dépend des régularités observées dans la nature que l’on espère constantes, nous retombons sur la fragilité débusquée par Hume. Cependant il ne faut pas confondre la causalité de la nature avec les raisons d’agir que nous attribuons aux humains comme Mme Bernot. Une personne n’est pas un caillou, ses possibilités d’actions sont incommensurables et plus difficiles à cerner. Ainsi, contrairement au monde inerte, un être vivant se fixe des objectifs à atteindre. La nature inerte et végétale, comme les animaux, a-t-elle elle aussi des buts ?



Le finalisme


Pour Aristote, « la nature ne fait rien en vain ». Tout objet est donc défini comme « ce en vu de quoi » il a été conçu. Tout ce qui relie une cause et un effet appartient donc à un fil global du devenir qui relie une intention et un résultat. Alors que dans le monde scientifique tout processus n’est qu’un enchaînement déterminé de causes et d’effets soumis à des lois, pour Aristote et à sa suite pour les croyants il y a une première cause originelle : Dieu, toute la création étant soumise à la providence. Mais même chez les incrédules, à toute liaison cause/effet identifiée, un penchant naturel associe une intention, une finalité ( Kant dit une « fin »). Difficile de croire que les épines de roses ne sont que le fait unique de l’agencement des molécules et de ne pas imaginer que la rose se « défend » ainsi des agressions. La « fin » de l’épine serait donc la protection de la fleur. De même la « fin » du gland sera le chêne, la pluie tombe « pour » les plantes. Chacun apprend que le cœur a pour finalité de pomper le sang et les poumons de l’oxygéner, il est difficile sortir de cette définition fonctionnaliste et de s’appliquer à penser que le sang pompé est simplement l’effet et le résultat de la contraction/expansion du muscle cardiaque qui en est la cause. Une vision téléologique de la nature est même indispensable à sa compréhension nous dit Kant. Au contraire la science doit porter une vision dépourvue de toute intentionnalité dans les phénomènes et se contenter de les expliquer par un pur enchaînement causal dans le cadre d’une théorie.



Le complot


Lorsque le professeur Raoult, qui a défini l'hydroxychloroquine comme traitement du Covid, a été démenti par ses pairs et que plusieurs études ont prouvé au contraire sa nocivité, beaucoup ont jugé qu’un complot des « bigpharma » était hourdi contre lui. Qu’un professeur célèbre puisse se tromper leur paraissait impossible. S’il était attaqué ce n’était qu’avec la pure intention de nuire, cela ne pouvait être conçu par eux comme la marche de la science normale qui élimine les théories fausses. Nous ne sommes pas loin du finalisme : il faut donner du sens à ce qui apparaît comme un effet incompréhensible, une intention doit forcément guider cette causalité, cet effet doit pouvoir s’apparenter à une finalité. Comme par ailleurs il y avait quasi unanimité sur l’effet bénéfique des vaccins ARN qui allaient se répandre sur la planète, les Bigpharma étaient forcément coupables de cette attaque « providentielle » contre Raoult. Tout est alors devenu bon, puisque seule l’hydroxychloroquine permettait de guérir, pour trouver des effets secondaires, sinon mortels ou monstrueux aux vaccins Pfizer ou Moderna. Un ou même plusieurs cas de péricardites « prouvaient » leur nocivité : illustration du raisonnement par induction : prendre un ou quelques cas et généraliser. Or sur plusieurs dizaines de millions d’injection les effets des vaccins ARN sont restés dans les normes d’effets secondaires des vaccins classiques. Les statistiques infirment donc ces billevesées. Beaucoup aussi ont accusé la Chine, d’où venaient géographiquement les premiers cas, d’avoir eu une volonté de nuire sinon une intention malfaisante en manipulant le virus en laboratoire. La cause de la pandémie était donc l’homme. Cette causalité imaginaire, jamais prouvée puisqu’on a privilégié un réservoir venu d’animaux, a permis encore une fois au finalisme de se développer. Dans cette vision rousseauiste la nature n’était pas coupable mais plutôt la société et un groupe de chercheurs hostiles chinois, qui avait permis à une organisation de financiers immoraux de se remplit les poches avec un vaccin qui allait tuer toute l’humanité, tout en éliminant les gentils chercheurs comme Raoult.

Lorsque Trump a perdu les élections en 2020, les électeurs ont incriminé le « deep state » qui dirige dans l’ombre les états-unis. De nouveau le simple résultat d’élections, l’ effet induit par une cause très claire : des votes démocrates supérieurs aux votes républicains, ne pouvait être réel. Une intention devait avoir vicié les élections. L’échec de Trump ne pouvait être réel, quelqu’un était à la manœuvre pour nuire à ses électeurs et mener l’Amérique à sa perte. Le finaliste ne peut se contenter de l’aléatoire des votes : la providence devait donner la victoire à son gourou , une organisation malfaisante lui a volé. La cause de l’échec provenait donc du deep state qui avait truqué les résultats. Les journaux mentaient, la télévision mentait, les réseaux sociaux mentaient, le FBI, la CIA mentaient.

Quelque temps après son élection en 2024 Trump s’en est pris aux migrants, « tous des criminels », etc. Il est bien entendu possible de trouver un migrant irrégulier qui commet un crime, mais là aussi l’induction joue à plein, puisqu’il y a en un tous sont des criminels. «In Springfield they are eating the dogs », a t-il déclaré sans ironie. Même s’il existe des pays où les chiens servent de nourriture il est évident que cette conduite ne peut être prétendue généralisée dans les états US.

Au fond le complotiste n'est pas si éloigné du péquin moyen, prompt à trouver des causes, raisonner par induction et trouver partout des finalités. Mais le complot surgit toujours chez des gens qui ne se contentent pas d’un simple enchaînement de causes et d’effets, ils cherchent des causes cachées, troubles, inavouées. Loin de la contiguïté temporelle et spatiale évoquée par Hume, ils pêchent très loin les causes qui leur conviennent. Pire ils peuvent imaginer des effets qui n’ont jamais eu lieu simplement pour pouvoir incriminer les auteurs de leurs causes, tout aussi imaginaires. Les complotistes sont les spécialistes du raisonnement par induction : un journaliste est pourri , tous sont pourris, un politique ou un policier est « ripou » et tous le deviennent. Enfin ils sont les spécialistes pour attribuer un sens, une intention qui a présidé aux phénomènes qui les dérangent, qu’ils ne comprennent pas, empruntant en cela au raisonnement finaliste. Il y a toujours quelque chose de caché, une force qui mène le monde à notre issu. Mais contrairement à une nature "qui ne fait rien en vain" plutôt attachée à bien faire, le ressort caché que cherche le complotiste sera toujours du côté du mal, ce qui le rapproche du symptôme paranoïaque.


(*) On peut penser aux mathématiques, totalement abstraites.

samedi 1 février 2025

L'être invisible



Pendant des millénaires, l'humanité a expliqué le monde par l'action d'un être transcendant, invisible, omnipotent, moteur de la création et des actions des êtres vivants. Elle a attribué à Dieu la bonté et l'amour et admis moult explications complexes de la théodicée pour que ne subsiste à la fin que l’idée d’un « bon » dieu. Elle a vécu sous le finalisme de la providence, admettant que tout ce qui advient provient de la volonté de dieu. Puis le positivisme, en appliquant la loi des trois états d’Auguste Comte, a voulu croire qu’en ayant chassé la métaphysique l’humanité assistait à l’avènement la science.

La mise en évidence d'une infinité de causes et d'effets, la mise au jour d'un déterminisme naturel par la science, la découverte de théories et de lois, loin d’avoir tué Dieu comme le dit Nietzsche ou désenchanté le monde comme le prétend Weber n'ont fait pour certains que lustrer et rehausser le prestige de cet être invisible lui attribuant l'origine de toute causalité.

Holisme explicatif


La modernité en a-t-elle fini de cet holisme explicatif ? Il semblerait qu’il faille répondre prudemment. Aujourd’hui un autre être invisible, mais doté d’attributs négatifs, se voit attribuer la responsabilité de tous les maux du monde : la pauvreté, les guerres, les inégalités, les famines, l’individualisme, le réchauffement climatique, la pollution, l’épuisement des ressources, l’effondrement de la diversité des espèces, le basculement vers l’avoir plutôt que l’être, la réification généralisée et la transformation de tout ce qui existe en marchandise, et pléthore d’autres effets. Le capitalisme a pris la place du bon Dieu en endossant une face satanique et tous les méfaits de l’univers. Depuis Marx il existe une explication ultime à tout ce que nous vivons : le capitalisme.

Dans tous les écrits ou conférence, le Capitalisme a rang de sujet. Il a une intention, une volonté, des actions qui s’impose à tous les êtres inertes ou vivants de l’univers. Il a d’ailleurs dans le matérialisme historique une sorte de destinée implacable : il est voué, selon Marx, à disparaître. Intention, volonté, destin : aucun doute nous nageons en plein finalisme sous les déguisements scientifiques de la théorie économique. Voici par exemple un extrait d’André Gorz ( Pseudo Michel Bosquet, cofondateur du Nouvel Observateur), un des premiers penseurs de l’écologie politique, qui écrit en 1977 :

« Le capitalisme est malade »

Il a donc un corps, une chair. Puis plus loin :

« C’est pour des raisons essentiellement politiques que le capitalisme ne donne pas la préférence aux unités moyennes : celles ci, toute une série de grèves récentes l’a montré, sont trop faciles à prendre en main par les ouvriers (Jaeger, Lip, ..) » (1)


Nous ne sommes pas loin d’une théorie du complot avec « le capitalisme » qui choisit la taille des entreprises pour contrer les luttes sociales, en réalité ce sont les PME qui fournissent, encore aujourd’hui, le plus grand nombre d’emplois en France. Toujours à cause du capitalisme :


« l’individu dépend de méga-outils de méga-institutions bureaucratiques et marchandes, dont il ne peut être que le « client » asservi, uniformisé, impuissant, exploité, et toujours insatisfait. »


L’individu « asservi » a donc définitivement perdu tout sens commun, toute liberté, il est enserré dans les mailles du filet capitaliste, il est un pion, la nécessité fait loi : il est un « client » impuissant. Il ne lui reste que le ressentiment, au péril de la démocratie comme l’explique Cynthia Fleury.(4)




Le productivisme aveugle




Pourtant, ce que reconnaissent André Gorz ou Yvan Illich, le productivisme ou l’épuisement des ressources n’a jamais été une caractéristique exclusive de l’occident capitaliste. Stakhanov en savait quelque chose. Produire le plus possible à tout prix fut le mantra de Staline et de ses successeurs. Ils n’étaient pas non plus des pacifistes, la Russie possédait le plus gros arsenal nucléaire de la planète et tout le monde se souvient de l’affaire des missiles à Cuba ou des chars qui maintenaient la domination des Russes en Tchécoslovaquie, Hongrie, Afghanistan etc. L’environnement des républiques soviétiques a été sacrifié : rappelons nous de Tchernobyl, de la mer d’Aral devenue un désert ou les déchets chimiques dans le lac Baïkal. La prédations des pôles et de l’espace a été initiée par les soviétiques. De nombreuses régions et lacs ont été pollués à cette époque. Au point que deux chercheurs américains ont intitulé leur livre en 1992 « ecocide in the USSR » . Plus de détails ici :

https://www.persee.fr/doc/hes_0752-5702_1997_num_16_3_1962).

La Chine communiste n’a pas été en reste et a voulu comme Descartes se rendre « maître et possesseur de la nature » en la saccageant. Les communistes chinois et russes sont responsables de millions de morts par famine ou emprisonnement.

(cf https://billetgratuit.blogspot.com/2022/12/famine-rouge.html). I

Mais cela exonère-t-il le capitalisme aujourd’hui de ses méfaits?


Un système, pas un être

S’il n’est pas une personne incarnée comme le sous entendent tant d’expressions, il faut admettre que le capitalisme est un système. C’est à dire qu’un ensemble de cause se conjuguent et reproduisent certains effets. Par exemple le marché libre et concurrentiel, orienté vers le seul profit, implique une production toujours plus importante et compétitive et sans soucis du bien commun, à part les normes imposées. Mais il n’y a pas une assemblée générale des capitalistes malicieux masqués dans une cave qui décident à un moment d’appauvrir des gens ou de polluer pour polluer ( ou d’ éliminer les entreprises moyennes par peur de l’autogestion). Même lorsque Trump veut augmenter le forage d’hydrocarbures aux US au détriment du futur et de l’avenir des enfants américains, ce n’est pas « le capitalisme » qui lui commande mais une idée de la « grande » nation, de la richesse immédiate et de la domination de son pays sur le monde, nul doute que la Corée du Nord communiste aimerait posséder du gaz de schiste et se ferait un plaisir de fracturer les roches pour le pomper. Lorsque qu'au début du siècle Ford décide d’augmenter à la fois la production et ses ouvriers ( fordisme) ce n’est pas par bonté ou par doctrine capitalistique mais pour leur permettre d’acheter les voitures qu’ils fabriquent, conformément à son intérêt. Adam Smith, dans « la Richesse des Nations » en 1776 avait parfaitement décrit cet agencement particulier du marché :


« Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts.

L’intérêt constitue le moteur principal de l’économie de marché. Ce que décrit aussi avant lui Mandeville dans « La Fable de l’abeille » qui avance que la prospérité dépend d’un vice : l’égoïsme, thème repris par l’économiste Daniel Cohen dans « La prospérité du vice ».

Or l’intérêt d’un particulier ou d’une entreprise ne voit pas plus loin que le bout de son revenu malgré les timides efforts de la RSE(*). Ce que pointe Gareth Hardin dans son fameux livre de 1968 : « la Tragédie des Biens Communs ».

cf https://iris-recherche.qc.ca/blogue/environnement-ressources-et-energie/quest-ce-que-la-tragedie-des-biens-communs/

Il démontre que les intérêts particuliers finissent par épuiser des ressources finies. Cette imbrication extraordinaire des activités humaines : la division du travail social, la « solidarité organique » décrite par Durheim, a favorisé l’éclosion d’une myriade d’entreprises, chacune travaillant pour son compte propre. Au final oui elle font « système » car elles s’appliquent, aussi bien que les particuliers, à conforter leur intérêt, aussi bien les micro entreprises que les PME ou les grands groupes, en ignorant toutes les « externalités négatives » et en considérant que sont gratuits la terre, l’eau, l’air, ou la vie, nos biens communs.


Un seul responsable



Attribuer au seul capitalisme l’état de la planète revient à oublier, comme on l’a vu, que d’autres systèmes ne sont pas plus recommandables, mais également que ce n’est pas le capitalisme qui conduit les voitures, mange de la viande, jette sacs et bouteilles plastiques dont il est possible de retrouver les traces dans les poissons et crustacés de toutes les mers du globe. Autrement dit « le capitalisme » est le coupable idéal pour ceux qui aiment la simplicité ou ont adopté l’idée d’un homme client décérébré qui a laissé la raison accrochée au porte manteau pour s’abrutir devant la télé, comme le décrivent Yvan Illich ou le pdg de TF1. Il faut concevoir l’homme comme une marionnette pour considérer qu’au lieu d’agir « il est agi » par une entité néfaste qui lui ôte, tel un zombi d’Haïti, toute individualité et toute responsabilité. Ce n’est pas de sa faute s’il fait traverser le globe aux textiles qu’il achète en Chine ou s’il fait la queue pour acheter le dernier smartphone pour remplacer celui qui marche encore.

Forcément l’unique coupable sera CMA-CGM qui transporte ses containers avec d’immenses navires polleurs, donc le capitalisme. Le capitalisme encore qui force les gens à consommer de la cocaïne entretenant une explosion de la criminalité, parce que la vie dans le capitalisme serait devenue tellement ennuyeuse qu’il faudrait absolument se réfugier dans les paradis artificiels pour retrouver goût à la vie ? Mais à cette aune comment expliquer que l’alcoolisme des années 1950 a été vaincu ? Nous sommes passés d’un monde, beaucoup plus dur après guerre, dans lequel les enfants buvaient du vin dans les cantines, où la consommation de vin était de 138 litres par personne et par an, à aujourd’hui où même un verre de vin par jour est déconseillé, malgré les lobbies viticoles. Autrement dit nombreux sont les faits sociaux qui ne sont pas directement lié à l’être invisible mais aux intérêts individuels ou à l’action de l’État.



Incompréhension et déresponsabilisation


Pour tout phénomène identifier les causes conditionne le processus de compréhension. Ainsi lorsque nous ne comprenons pas pourquoi se produit tel évènement il faut de suite parer au manque, lui trouver une origine, un fondement, tellement l’inconnu met mal à l’aise. Le capitalisme, en tant que sujet, est venu combler ce trou béant. Il intervient maintenant en lieu et place d’autres raisons plus complexes : « c’est le capitalisme » dit-on de tout, comme on disait en 68 « c’est la faute de la société » ( on ne peut pas trouver de raison plus vague). Face à ce monstre qui remplit l’espace et le temps, puisqu’il est cause de tout je ne peux rien, il m’écrase et me détermine totalement, je ne suis plus ni responsable ni maître de ma vie, Il n’y a plus un interstice de liberté, ne reste que le ressentiment. En corollaire pour s’en sortir il faut abattre le capitalisme, considéré comme seul responsable de nos destins. Ainsi considérer que le capitalisme régit tout de nos vie a comme conséquence de n’avoir d’espoir que dans sa disparition et ainsi d’éliminer à la fois tout autre voie politique et tout autre voie individuelle.

Or s’il y a bien un système capitaliste, il est basé sur le marché, qui obéit à des règles, qui dépend des clients consommateurs etc., ce qu’on pourrait figurer par Cap<-Mar<-Reg<-Cli pour ces liens de dépendances. Or le marxisme à inversé les flèches, il considère que le capitalisme détermine le marché, impose les règles, et force les clients zombies à consommer. Vu à l’inverse, ce sont des liens de causalité : les clients sont des citoyens qui votent les règles, qui alimentent le marché, sans lequel le capitalisme n’existerait pas. Voilà tout l’enjeu, destituer l’idéologie qui annihile la raison et l’action celle qui prétend « abattre le capitalisme, coupable de tout» et destituer le marché comme condition préalable , mais au contraire retrouver l’espoir dans la politique et dans la puissance des décisions individuelles et collectives, en particulier pour l’environnement.


Les nouveaux penseurs de l’écologie


Il s’agit dorénavant de considérer les non-humains et l’environnement, ce qu’on appelle « Nature », comme des biens vitaux à introduire non seulement dans la réflexion mais aussi dans le droit et l’économie. Des philosophes comme Bruno Latour ont évoqué l’idée d’un « parlement des choses », ce qui est assez extrême. D’autres comme Juliette Grange, plaident pour la définition juridique de nouveau « biens communs», tels que l’eau, l’air, les réserves halieutiques qu’il ne serait plus possible d’utiliser à loisir :

« il s’agit de transformer ces supposés et mal nommés bien communs, ces richesses n’appartenant en fait à personne en particulier, en Res Publica défendue par des lois, au nom d’une utilité publique et/ou d’une valeur patrimoniale, ceci par exemple dans le cadre de la constitution européenne[...] faire sortir de la logique économique certains « biens premiers » fondamentaux ( l’air, l’eau, la santé, la forêt, la connaissance …) et certaines capabilités de base ( pour reprendre la formule d’Amartya Sen) pour les constituer en Biens inaliénables d’utilité publique , n’ayant pas de prix au sens économique du terme, […] mais une valeur au sens du civisme et du bien collectif ».

Voilà une piste pour forcer l’économie au virage important qu’implique l’incorporation de ces nouvelles valeurs.

Les besoins

Mais on ne vit pas que d’air pur et d’eau fraîche. En ce qui concerne autres besoins vitaux : se nourrir, se vêtir, se loger ils sont comblés de manière inégale, les famines ont disparu, il y a profusion de vêtements peu chers grâce à la globalisation, mais il y a dans notre pays un manque de logements à coûts abordables. L’assurance vieillesse est en crise partout dans le monde à cause de l’allongement de la durée de vie. La santé a progressé techniquement mais l’accès à la médecine régresse. Le chômage a baissé mais les contrats courts ont augmenté. Il y a beaucoup de motifs d’insatisfaction mais, comme le note l’INSEE, le pouvoir d’achat continue de progresser légèrement(3).

Qu’il s’agisse de l’environnement, du climat ou de ces secteurs en crise ce sont les états peuvent agir et les institutions qui les regroupent : EU, OMS, etc., mais aussi les citoyens. Ces derniers, sans attendre la fin du capitalisme(...), peuvent souvent restreindre leurs déplacements polluants, tempérer et cibler leur consommation et leurs déchets, réparer ce qui est abîmé plutôt que remplacer, favoriser l’économie locale, s’intéresser aux élections. Quant aux états s’ils veulent pouvoir retrouver des leviers d’action ambitieux il leur faut résorber les dettes abyssales contractées ces dernières années. Il faut d’urgence renflouer la justice, les hôpitaux, les écoles, les universités, augmenter les personnels de santé ou de l’éducation nationale, favoriser la construction de nouveaux logements, etc.

Taxer les riches est une piste pour augmenter les recettes, jusqu’à un certain point (jusqu’à leur départ du pays) mais résorber les déficits publics croissants en est une autre. Là aussi le citoyen peut jouer un rôle responsable en acceptant les conséquences des économies à mettre en place plutôt que prendre parti pour les populistes qui prétendent demain raser gratis, par exemple abaisser l’âge des retraites alors que le ratio cotisants/bénéficiaires diminue. Les populistes font leur miel de fausses nouvelles et d’une description cataclysmique de la réalité alors que nous vivons mieux que nos parents. N’oublions pas que le système capitaliste est incarné, non seulement par des milliardaires mais aussi par vous et moi, consommacteurs citoyens et non zombies.





(*) Responsabilité Sociale des Entreprises

(1) André Gorz, Ecologie et Politique, p64

(2) Juliette Grange, Pour une philosophie de l’écologie, p26

(3) https://www.insee.fr/fr/outil-interactif/5367857/details/10_ECC/11_ECO/11D_Figure

(4) Cynthia Fleury, Ci gît l’amer.

dimanche 1 décembre 2024

Esprit es tu là?

 



Pour Descartes, qui a exacerbé le dualisme, le corps ressemble à une marionnette. Il obéit à son chef, l’esprit, qui tire les ficelles. Il tire la cordelette de la jambe gauche et la jambe gauche se met en action, puis la cordelette de la jambe droite et débute la marche en avant par la simple habileté du marionnettiste. Descartes appréhende le corps comme un ensemble de poulies et de ressorts, une mécanique que seul maîtrise un esprit ingénieux. Un être humain est ainsi composé de deux substances : le corps ( chose étendue) et l’âme ( chose pensante).(1)

Mais pour les Stoïciens, bien avant Descartes, l’être humain est uniquement constitué de matière. Ils conviennent que l’âme existe mais ne lui accordent pas une substance différente du corps : l’âme comme le corps est matérielle, elle est logée dans le cœur avec des ramifications sensitives dans les membres et la tête.




« […] De plus les parties de l’âme s’écoulent à partir de leur siège dans le corps, comme à partir de la source d’une rivière, et s’étendent à travers le corps tout entier [...] » Chrysippe (5)




C’est pourtant bien le souffle divin de l’âme ( pneuma) qui donne vie et anime tout le corps Stoïcien, et son principe directeur ( Hègemonikon) qui donne son assentiment à ses faits et gestes.

Une autre marionnette permettrait d’évoquer une troisième ontologie. Pinocchio doit prétendument son existence de petit garçon à un sculpteur qui lui façonne un corps de bois, matière qui n’évoque pas la vie, bien que tout arbre met en action un bois vivant doté de sève et de feuilles. Et c’est peut être cette dualité du bois : inerte/vivant qui caractérise l’identité de Pinocchio. Car dans cette histoire, la bûche initiale, le morceau de bois qui paraît mort parle déjà avant d’avoir forme humaine, le bois semble être vivant avant même d’être sculpté par Geppetto. Ce garçon de bois n’est de plus pas une véritable marionnette puisque ses mouvements sont autonomes, Pinocchio court allégrement dès le début de l’histoire dans la campagne italienne. Il gagne finalement un vrai corps de chair par un coup de baguette magique de la fée bleue. Cette histoire évoque une matière originelle vivante et transformable, le bois, irrigué par la sève. Mais personne n’aurait l’idée d’appeler « sève » l’âme du bois bien qu’un bois sans sève se réduise à un bois mort. Dans l’hypothèse pinocchieste un corps purement matériel se suffit donc à lui même pour se maintenir vivant et nul besoin, comme la métaphore de la marionnette incite au début à le penser, de le doter d’un esprit ou d’une âme.

Si tant de siècles ont propagé l’idée d’une âme ou d’un esprit substantiel la faute en revient certainement à ce qu’on a nommé la conscience.




La Conscience




La conscience, dont le mot apparaît dans l’ouvrage de Locke(1) en 1694, c’est à dire après Descartes mort en 1650, est difficile à cerner. Elle reflète l’état et les pensées du corps par une sorte de mise à distance. Mais si elle est trompeuse, comme nous le verrons, elle concède que parfois les choses se produisent indépendamment de sa volonté : « j’ai sommeil, j’ai mal, j’ai faim, j’ai envie» sont des informations qui proviennent indubitablement du corps qui les inspire malgré le JE que s’arroge la conscience. Le dualisme cartésien nous fait croire que la conscience ( ou l’esprit) serait un objet indépendant et surplombant. Or il est possible, et plus raisonnable, de concevoir le contraire. La conscience, comme toute les manifestations d’un humain vivant, provient du corps. Le corps lui donne vie et la pilote. Mais elle n’est qu’une petite fenêtre de cette grande maison et ne permet de voir qu’une partie du paysage ( le monde) et presque rien de l’intérieur ( le corps). Autrement dit la marionnette c’est la conscience, elle ne reçoit que quelques indications de la machine ultra complexe sous-jacente pilotée par un réseau de neurones, qui tire les ficelles. Mieux, la conscience c’est le corps. Cette petite musique dans la tête ne vient pas d’ailleurs. Mais c’est le corps parlant, le haut de la pyramide qui ne tiendrait pas sans tout le reste. Des millions de processus silencieux adviennent que la conscience ignore, elle est bernée à tout bout de champ : si je pense « il faut respirer profondément », nul doute que c’est mon corps fonctionnant qui envoie cette pensée à la conscience et non l’inverse (la conscience qui donnerait un ordre à mes poumons).

Bien sûr si l’on enlève, par chirurgie, des membres ( bras, jambes) et des organes d’un corps humain ( vésicule, rate, prostate, utérus, etc.) il est toujours capable de fonctionner. Mais pas si la tête est coupée. Il y a donc , comme l’évoquaient les Stoïciens avec l’Hègemonikon une instance matérielle vitale et directrice logée dans la tête : le cerveau. Mais la conscience n’est que la capacité sensitive du cerveau et non son tuteur. Elle provient de la simple matière, qui est première, devenant vivante tout comme Pinocchio.

Comme dit Spinoza :« Nul ne sait ce que peut le corps»(3). Pendant le sommeil la conscience disparaît, alors que le corps continue de fonctionner. Lors de gestes habituels qui ne demandent pas d’attention, elle n’est pas sollicitée, le corps ne voit pas de nécessité de l’informer, il est ainsi possible de conduire sa voiture tout en rêvassant. Les somnambules peuvent réaliser des parcours complexes, sans conscience. Altérer le corps, par exemple par l’alcool, c’est altérer la conscience qui en est une émanation. Si l’on nomme conscience le processus du corps qui informe des évènements intérieurs ou extérieurs alors l’amibe a une conscience(6).




Mais la conscience humaine se défend de tout cela et prétend absolument régner grâce à un allié de poids : le langage. En réalité la conscience n’existe que comme état (on est conscient ou non), et pas comme une entité. Les abstractions, les mots, les concepts sont-ils des êtres ? Existent-ils vraiment ? Petit détour par une question relative à l’existence des catégories, des classes, des espèces et des genres.







La controverse des Universaux




Un cheval, nommé « tempête » devant moi indubitablement existe, mais existe-t-il une espèce « Cheval » ? untel, mettons Thomas Pesquet, existe mais existe-t-il une espèce « Homme » dans la réalité ? Le genre, l’espèce, ne sont-ils que des inventions commodes du langage pour invoquer les objets qui se ressemblent ou bien sont-ils des êtres réels? Voilà le problème posé dans la « querelle des universaux » dont Aristote fut l’origine et qui se développa au Moyen âge.







Aristote, dans son « Ethique » , critique Platon et sa théorie des Idées. Ce dernier prétend que les Idées existent dans un monde séparé du monde sensible et que les choses n’en sont que de pâles copies : Une table « participe » de l’idée « table » en tant qu’elle en provient. Le monde des Idées plane au dessus du monde vulgaire des objets sensibles. Aristote s’inscrit en faux contre cette théorie. Alors qu’il cherche, dans son Ethique, à déterminer ce qu’est le Bien il révoque la pensée platonicienne d’un « Bien en soi », dont tous les biens ici-bas participeraient. En effet pour Aristote il n’y a pas un Bien mais des biens : le bien de la médecine c’est la santé, le bien de la stratégie c’est la victoire etc. ( Pour Aristote « bien » égale vertu ou fin). Autrement dit Platon adopte une approche « réaliste » du concept de « Bien », c’est à dire qu’il existe vraiment une Idée « Bien » dans un monde éthéré mais bien réel, alors qu’Aristote affirme une approche « nominaliste » : pour lui « le Bien » est un mot ou un concept qui se décline dans plusieurs instances particulières. La controverse antique s’élargit par la suite à tout « universel », genre ou espèce : les « universaux » existent-ils ou seulement les choses particulières qu’ils évoquent ? Examinons les trois postures possibles dans cette dispute.



Le nominalisme


Seul tel ou tel chien individuel existe dans la réalité. L’espèce « Chien » n’est qu’un simple mot, un son.



Le conceptualisme


L’espèce « Chien » est un concept créé par l’esprit, une classification ( animal à quatre pattes, museau, crocs, poils etc.) purement humaine, une catégorie déclinée dans le langage pour nommer ce qui est commun à tous les chiens particuliers. Mais un tel concept n’a aucune existence hormis dans un cerveau.


Le réalisme


Si on qualifie de «chien» ces deux animaux A et B devant moi il faut bien le justifier. A savoir qu’ils ont des caractéristiques en commun. Ces caractéristiques, ces propriétés, elles existent comme « communes » et déterminent ce qui correspond à un chien. Mais si elles existent alors il ne s’agit pas que d’un nom, quelque chose dans la réalité s’affirme qui correspond à l’idée ou au concept de chien, qui entraîne au développement et au comportement de chien, indépendamment de la présence des humains et de leur capacité langagière. Si on veut rendre compte de l’identité de nature entre les chiens il faut bien admettre que le concept de « Chien » reflète une réalité tangible, une essence.







Autrement dit le nominalisme n’admet que des existences particulières tandis que le réalisme y ajoute des concepts universels, des essences qui définissent le particulier. Le concept de chien n’aboie pas mais mais que serait un chien sans les attributs de son espèce ?

Au moyen âge Thomas d’Aquin défend l’idée que les universaux résident en Dieu, qu’ils président à toute création alors que Guillaume d’Ockham ne reconnaît comme existant que des choses particulières. Pour lui les termes généraux, genre ou espèce, n’ont aucune existence réelle. La théologie officielle de l’époque ne pouvait admettre une ontologie dans laquelle Dieu n’aurait pas créé les essences de toutes choses, Ockham fut accusé d’hérésie.

Bien plus tard dans les années 1920 a lieu en philosophie un « tournant linguistique » par lequel l’analyse du langage devient primordiale pour élucider des problèmes philosophiques. La philosophie analytique ( Frege, Russel, Wittgenstein,...) va alors s’opposer à la « philosophie de l’esprit » ( Hegel, Heidegger,...). Wittgenstein ira même jusqu’à dire :




« Ce dont on ne peut parler il faut le taire.»(7)




En 1947 dans l’article “steps towards a constructive nominalism” Quine et Goodman débutent par cette phrase : “Nous ne croyons pas aux entités abstraites”. Différents mouvements vont étudier comment le langage pourrait coller plus précisément à la réalité empirique.




Le positivisme logique ( ou empirisme logique)




Le positivisme est un mouvement dont Auguste Comte est le fondateur. La métaphysique prétend penser « au delà » de la physique et discourir sur Dieu, l’Être ou le monde. La science au contraire ne veut sélectionner que des théories qui vérifient leurs preuves à travers l’expérience. Comte formule la lois des trois états par lesquels est passée l’humanité( théologique, métaphysique, scientifique). Il considère dépassé l’âge de la métaphysique et déclare l’avènement de l’âge scientifique.

De 1920 à 1930 se regroupent à Vienne autour de Moritz Schlick un ensemble de scientifiques et philosophes réputés ( Gödel, Carnap, Neurath, etc :le cercle de Vienne). Ils veulent comme Comte venir à bout de la métaphysique et trouver des critères de démarcation pour établir ce que seraient de véritables propositions scientifiques (dénuées de présupposés métaphysiques) par rapport aux propositions pseudo scientifiques. Pour cela un travail sur le langage est nécessaire pour reconnaître les propositions réellement dotées de sens, se rapprocher de l’empirisme pur, et se débarrasser des croyances et des spéculations. Il s’agit d’analyser le langage en le passant au crible de la logique pour que les théories de la science soient réductibles dans des énoncés de bases finalement toujours vérifiables empiriquement. Russel et Whitehead qui ont publié en 1913 « Principia Mathematica », la bible de la logique moderne, ainsi que Wittgenstein ( Tractatus logico-philosophicus) ont fortement influencé la naissance de ce mouvement.

Pour eux la science et ses propositions ( ses théories et les faits observés) nécessitent un formalisme logique et un rapport le plus fort possible avec la réalité, donc tout le contraire de la métaphysique et de ses formules empoulées et parfois difficilement compréhensibles. Wittgenstein dira même qu’elles n’ont aucun sens. On peut en prendre la mesure avec cet extrait de « Etre et temps » de Heiddegger :




« La "présupposition" de l’être a le caractère d’une prise préalable de perspective sur l’être, de telle manière qu’à partir de cette perspective l’étant prédonné soit provisoirement articulé en son être . »




Un langage au-delà de la science




Mais ces auteurs ne considèrent la science que comme le seul usage utile du langage. Or il va sans dire que c’est un peu court. Une langue sert à communiquer, certes des états du monde, mais aussi de l’imaginaire, de la poésie, de l’espoir, des vues sur le futur, des sentiments, des ordres, des conseils, bref bien au-delà de la science. Autrement dit jamais un scientifique n’observera une espèce en tant que telle, ni au téléscope ni au microscope, même électronique. Car le langage ne transmet jamais la réalité mais des représentations de la réalité. Classes, catégories, ou espèces sont des représentations humaines qui correspondent à la façon dont nous assimilons le monde et sa diversité. Se demander si elles existent c’est poser similairement la question de notre propre existence. Car il s’agit de nous, de la réalité, mais aussi du rapport que nous entretenons avec elle. Voit-on ou entend-t-on jamais un animal ? Non car il s’agit d’un être unique qui brâme ou aboie dans les bois. Il n’est qualifié d’animal que parce que notre langage permet d’évoquer ses caractéristiques même sans le voir ou l’entendre. Le langage permet de parler des choses en leur absence et de généraliser.




Et l’esprit ?




Il y a un monde entre nos représentations et la réalité. Par exemple le mot être. Être est polysémique. Une chose EST et existe dans le monde physique, mais mon imagination existe aussi sans qu’il soit possible de dire que c’est un être. Ainsi les classes et les catégories, elle existent pour nous, mais n’ont aucune existence physique. Chacun comprend ce que veut dire « esprit », il est possible « d’avoir de l’esprit » en plus d’avoir un esprit, pourtant aucun esprit n’existe en tant que tel. La conscience, comme le toucher, la vue ou l’odorat est ressentie. Tout comme les cinq sens elle possède une localisation physiologique ( le cerveau), mais prétendre à son existence comme être ou comme substance est une tromperie du langage qui objective la conscience .




Nos représentations, dont nous pouvons parler et que nous pouvons échanger avec d’autres locuteurs, nous font croire qu’elles sont la réalité. Que l’herbe verte est verte ou que nous avons un esprit. Or beaucoup d’animaux ne voient pas les mêmes couleurs que nous. L’herbe est verte, pour NOUS, humains. Sextus Empiricus, un Sceptique du IIe siècle, remarquait :




« Chacune des choses apparentes qui nous tombent sous les sens nous paraît diverse, par exemple la pomme est lisse, odorante, douce et jaune ; a-t-elle donc, dans sa réalité, toutes ces qualités, ou a-t-elle une seule qualité ou apparaît-elle diverse selon la constitution des organes sensoriels, ou a-elle encore plus de qualités que celles qui apparaissent, certaines d’entre elles ne tombant pas sous nos sens[...] »(8)




Le feu est chaud pour NOUS. Il s’agit de NOTRE rapport à la réalité. Voici ce qu’en disait John Locke :




« Il n'y a rien comme nos idées qui existerait dans les corps mêmes ; et même si nous décrivons un corps à partir d'une idée, cette idée n'est là qu'un pouvoir de produire en nous cette sensation : ce qui est doux, bleu ou chaud en idée n'est que cette masse, cette figure et ce mouvement particuliers des éléments insensibles du corps même, que nous appelons ainsi. »(9)




Depuis longtemps les philosophes ont donc compris que nous appréhendions la réalité avec notre bagage sensoriel particulier qui donne lieu a des représentations.

Voilà justement la tâche de la science, constater la nature des choses indépendamment de nos spécificités humaines, de les détacher de la subjectivité, objectivation impossible d’ailleurs puisque la science est humaine. Pourtant elle réussit à porter un autre regard sur la réalité : le vert est une longueur d’onde, la chaleur une énergie due à l'agitation de molécule.

Dans le monde physique l’être du langage lui-même, son sens, sa grammaire, n’existent pas, il n’est que sons et claquement de langue, traces d’encre sur le papier, ou pixels allumés sur l’écran. L’esprit, ou la conscience ne sont au final que des impulsions électriques et des messages chimiques entre neurones. L’esprit ou la conscience, tout comme la vue ou le toucher se réduisent au corps, rien qu’au corps, corps qui permet de les ressentir et d’en parler.




« La nature ne lui dissimule-t-elle pas la plupart des choses, même sur son corps, afin de le cantonner et de l’enfermer dans une conscience fière et illusoire, à l’égard des circonvolutions de ses intestins, de la circulation rapide du sang dans ses veines, des excitations complexes de ses fibres ? Elle a jeté la clef : et malheur à la curiosité angoissée qui par une fente, serait en mesure de sortir de cette chambre de la conscience pour regarder au dehors et vers le bas, et qui pourrait alors ressentir que l’homme repose sur ce qui est impitoyable, avide, insatiable, qu’il est indifférent à sa propre ignorance, et suspendu à ses rêves, en quelque sorte sur le dos d’un tigre. »




Friedrich Nietzsche(10)





(1) René Descartes. Méditations Philosophiques.

(2) John Locke. An Essay concerning Human Understanding II, xxvii, Of Identity and Diversity.

(3) Baruch Spinoza. Éthique III, 2, S.

(4) Aristote. Ethique à Nicomaque.

(5) Long et Segley. Les philosophes héllenistiques II. Les Stoïciens 53, G

(6) Raymond Ruyer. Néofinalisme

(7) Ludwig Wittgenstein. Tractus logico-philosophicus, proposition 7

(8) Sextus Empiricus. Esquisses Pyrrhoniennes. L I, 14, 95.

(9) John Locke, ibid II,27,22

(10)Nietzsche. Vérité et Mensonge au sens extra-moral.


mardi 24 septembre 2024

Principes ou valeurs

Dans un article récent de Philosophie Magazine, https://www.philomag.com/articles/michael-foessel-est-entre-dans-lere-des-valeurs-par-opposition-aux-principes, le philosophe Michaël Foessel s’inquiète d’une transformation récente: «on est entré dans l’ère des valeurs, par opposition aux principes ».

Il déclare:


«Les principes servent justement à neutraliser les oppositions entre les valeurs, qui menacent toujours de dégénérer en violence. Par exemple, on peut concevoir la laïcité comme un principe ou comme une valeur. En tant que principe, inscrite dans la loi, elle neutralise dans le champ politique l’opposition des valeurs et des croyances religieuses. Il s’agit de marquer dans l’espace public l’impartialité de l’État par rapport aux conflits religieux. En revanche, comme on le fait depuis des années, si elle est considérée comme une valeur, une norme disciplinaire, cela donne l’interdiction du foulard non seulement à l’école mais aussi dans la rue. C’est de cette façon que le RN peut se revendiquer des valeurs. On stigmatise un mode de vie –vivre, c’est évaluer– au nom de valeurs qui seraient les «nôtres». Il y a ainsi un devenir-valeur de la République, peut-être même de la France, extrêmement préoccupant parce qu’il transforme des principes juridiques, certes abstraits mais efficients, en motifs d’adhésion à un type d’existence déterminé, par définition exclusif de tous les autres.»


Il est conseillé de lire l’article en référence en entier pour bien comprendre l’argumentation. Nous allons tenter de creuser cette opposition postulée entre principes et valeurs qui pose de nombreuses questions.

Quelle différence il y a-t-il entre un principe et une valeur ? La laïcité est elle un principe ou une valeur ? Sont ils exclusifs l’un de l’autre et il y a t-il un avantage à penser la laïcité sous ces deux angles ? Peut-on déterminer si l’échiquier politique se détermine par la préférence de l’un ou de l’autre, la gauche les principes et la droite les valeurs?

Nous examinerons tout d’abord la définition de ces deux concepts. Puis ils seront mis en rapport avec les différents systèmes moraux. Il seront enfin rapprochés de l’idée de laïcité.


La valeur


Le concept de valeur ne se laisse pas aisément appréhender à cause de sa polysémie. Lancelot est décrit comme « valeureux », ou « vaillant » dans sa recherche du Graal ( la valeur n’attend pas le nombre des années), objet sacré d’une « valeur » inestimable . « Valeureux » signifie que le preux chevalier a du courage, mais pour les chevaliers de la table ronde c’est la valeur du fameux vase qui motive sa quête éperdue. Ce Graal représente une valeur symbolique mais ne possède aucune valeur d’échange. Concepts de l’économie politique, valeur d’échange et valeur d’usage ont été décrites par Adam Smith puis par Marx. Un bien possède une « valeur » contre laquelle il peut être échangé c’est la valeur d’échange. La valeur « d’usage » représente le service rendu par son utilisation. Le mot « valeur » peut aussi être employé pour exprimer une nuance de couleur , la durée d’une note de musique, ou encore pour évoquer les qualités d’une personne « de grande valeur » . Il y a donc l’idée d’une mesure dans un ensemble discret ou continu: prix, couleur, note ou bien appréciation pour dire combien un être mérite l’estime ou l’honneur.

Il est également possible de parler de valeurs morales ou esthétiques. Plus généralement une civilisation ou un groupe humain se caractérisera par « les valeurs » qu’ils ont adoptées ou placées en avant au dépit d’autres, par exemple en France la liberté,l’égalité, la fraternité ou en Allemagne l’unité, le droit, la liberté. Ces valeurs, essentiellement relatives, représentent des idéaux à atteindre, des buts à réaliser, ce vers quoi il faut tendre, des tendances, car en réalité liberté ou égalité n’existent absolument qu’en droit et non en fait.

En résumé « valeur » représente soit une « évaluation » parmi des données, soit un objet désirable. Ce concept a donc deux versants : avoir et être, le concret et l’abstrait. Du coté de la mesure elle « a » une valeur ( la température a la valeur indiquée par le thermomètre), du côté du désir elle « est » une valeur ( la probité est une valeur morale). Dans ce second sens l’encyclopédie Universalis donne la définition suivante:

Les valeurs « désignent des idéaux ou principes régulateurs des meilleures fins humaines, susceptibles d'avoir la priorité sur toute autre considération »

ou encore :

« les valeurs sont des biens jugés dignes d'être recherchés »



Dans l’antiquité les philosophes évoquaient d’ailleurs le « Bien » et la vertu plutôt que le concept de valeur. A notre époque il n’y a pas de consensus sur ce qui peut être considéré comme un bien ou une valeur (récemment des débats ont eu lieu sur la valeur « travail »)*. Dans l’expression « ce ne sont pas mes valeurs », la valeur ne vaut pas pour elle-même, elle pointe sur autre chose. « on ne regarde pas la beauté d’un paysage mais le paysage lui-même » nous dit Ruyer.

Il s’agit par le concept de valeur d’évoquer un ensemble de biens, de comportements, de buts qui sont sélectionnés comme les plus recherchés. Si tout avait la même valeur, l’univers nous apparaîtrait comme uniforme, dénué d’attrait, mais il serait surtout dangereux (un serpent est plus dangereux qu’une racine tordue qui affleure). La notion de valeur est corrélée à celle de finalité, l’humanité orientant ses activités en fonction de valeurs. Raymond Ruyer dans «Néofinalisme» explique que les valeurs sont des êtres transcendants, des thèmes abstraits qui guident les humains. Qu’elles soient immanentes ou transcendantes il est aisé de remarquer que, tout comme nous, les animaux ne déterminent pas leur mouvements ou leurs actions au hasard, que l’os a plus de valeur pour le chien que du bois, que le tronc a plus de valeur pour les griffes du chat que le bitume. Même si, comme le prétend Heidegger, «l’animal est pauvre en monde» l’animal sait s’y orienter. Mais l’animal ne considère les valeurs que sur le versant de l’ « avoir », alors que l’humain civilisé conduit sa vie en fonction que ce « sont » ses valeurs qui déterminent la plupart de ses actions.



Qui définit les valeurs ?


Pour une part l’instinct nous dicte ce qui « vaut », ce qui est important pour l’espèce et sa reproduction. Si nous avions glorifié la lâcheté plutôt que le courage il y a longtemps que les animaux sauvages auraient eu raison de nous. C’est pourquoi sans doute nous admirons tous le courage. Il y a donc des valeurs qui proviennent de notre adaptation au monde, sur le mode qu’a décrit Darwin. Nietszche, dans « Généalogie de la morale » y voit plutôt un héritage du comportement des plus forts qui naturellement ont dominé et propagé certaines de leurs valeurs.

Il y a aussi celles que nous portons individuellement, par notre histoire personnelle singulière, notre expérience, notre profession. Elles désignent ce qui « compte » pour nous, verbe qui métaphorise ici une valeur numérique. Celui qui a été démuni et aidé accordera sans doute plus d’importance au partage et à la solidarité qui prendront la tête de sa hiérarchie de valeur. Le médecin, sur le modèle d’Hippocrate ( Primum non nocere : en premier ne pas nuire), prête serment et affirme qu’il ne fera pas de mal au patient et privilégie sa santé.

La société dans laquelle nous vivons porte une culture dans laquelle tous ses membres sont plongés sans le savoir, nous adoptons de manière transparente les valeurs qu’elle nous lègue. En occident le cannibalisme ou l’inceste nous horrifient, ce ne sont pas des comportements innés mais acquis, comme nombre de valeurs morales.

Le pays et son histoire imposent aussi nombre de valeurs, comme en France la devise Liberté, Egalité, Fraternité. Ils transmettent aussi des coutumes, une langue, des traditions qui imprègnent l’inconscient collectif.

Enfin des communautés religieuses, politiques, sportives etc. véhiculent également des hiérarchies de ce qui est considéré valable ou pas ( Haram/Halal , droite/gauche, Paris SG/ Marseille).

Société, individu , pays , communauté, religion sourcent nos valeurs qui sont donc essentiellement relatives. Nous sommes souvent inconscients à la fois des valeurs que nous portons et de leur provenance. La répulsion face au meurtre apparaît par exemple comme innée alors qu’ailleurs sacrifier des jeunes vierges est désirable. Mais cela peut être aussi vrai d’une idéologie politique : le communisme pour un Républicain américain du Texas c’est Satan, ou d’une idéologie sportive : le Paris SG pour un Marseillais c’est aussi le diable. Beaucoup de valeurs sont véhiculées par des préjugés à tel point que le sociologue ou l’ethnologue jugent nécessaire, pour analyser correctement les sociétés de pouvoir arriver, comme le dit Max Weber, à une neutralité axiologique(1) . La science, explique-t-il, doit porter un regard dénué de valeur sur son objet pour pouvoir l’étudier sans a priori.


Les valeurs changent

Puisque les valeurs hiérarchisent des concepts, des choses, des activités, des idées rien ne leur interdit de changer dans le temps ou l’espace. La justice par exemple, qui attribue des valeurs de gravité à chaque crime, varie beaucoup selon les époques et les lieux. Pascal l’avait évoqué dans ses pensées, alors que les tribunaux espagnols jugeaient différemment des français :



« Plaisante justice qu' une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. »


Longtemps l’avortement a été considéré comme un crime, parce que le fœtus avait la même valeur qu’un nouveau né. Ce n’est plus vrai, la liberté pour la femme de disposer de son corps est une valeur jugée plus importante que la vie d’un embryon.

La justice en elle-même peut perdre toute valeur dans des dictatures qui considèrent que l’adhésion aux décisions du pouvoir constitue la valeur primordiale.

Le communisme révolutionnaire est resté longtemps l’horizon de ceux qui voulaient changer la société. Aujourd’hui il a révélé son cortège de millions de morts en URSS ou au Cambodge. La valeur de l’idée de révolution en a pris un coup.

La cuisine française traditionnelle s’appuyait sur des plats lourds et copieux, alors que les valeurs que la nouvelle cuisine a apportées sont créativité et légèreté.

Ainsi toutes les valeurs vivent leur vie et évoluent dans une société donnée. Mais parce qu’ elles dirigent et conduisent nos vies et nos comportements, l’affrontement sur les valeurs peut avoir des conséquences considérables. Les effets du Covid et le confinement ont provoqué de nombreux conflits, jusqu’en Chine. La question : « La santé vaut-elle plus que la liberté? » n’a pas reçu une réponse unanime. Par exemple le philosophe Leconte-Sponville a exprimé son désaccord sur le confinement au nom de ses valeurs.(6)

Le simple changement de statut d’une valeur à l’intérieur d’une société a des conséquences considérables, en témoignent par exemple la guerre de sécession et la question de l’esclavage ou la guerre en Ukraine à propos des valeurs glorifiées par la Russie « éternelle » face au prétendu pourrissement des valeurs occidentales .



Le polythéisme des valeurs

Différents dieux, différentes valeurs. John Stuart Mill explique, dans un essai sur le théisme(2), que le polythéisme s’explique naturellement :



« Pour les esprits sans culture et pour tous les esprits dans les temps préscientifiques, les phénomènes de la nature semblent des résultats de forces tout à fait hétérogènes, exerçant chacune sa puissance indépendamment des autres : et bien qu'il soit éminemment naturel d'attribuer à ces forces, des volontés conscientes, la tendance naturelle portait à supposer autant de volontés indépendantes qu'il y a de forces susceptibles d'être distinguées d'une importance assez grande et d'un intérêt suffisant pour qu'elles aient été remarquées et qu'elles aient reçu un nom. »



Chacune de ces volontés étaient identifiée à un dieu et ce dieu se retrouvait responsable de gouverner seul son département ( la beauté, l’océan, le feu etc.). Max Weber dans sa conférence sur la profession de savant(3) aborde l’idée du « désenchantement » du monde par les progrès de la connaissance scientifique. Ce qui advient n’est plus le fait d’une volonté divine imprévisible mais le résultat du déterminisme naturel. Il fait référence à Mill et identifie cette antique partition du monde attribué à chaque dieu à celle, plus récente, entre les différents ordres de valeur. Tout comme chaque cité grecque avait ses dieux chaque pays ou culture possède aujourd’hui ses propres ordres de valeur. Pour Weber, qui parle de « polythéisme des valeurs », ces ordres sont irréconciliables car forgés indépendamment de la science :



« Les différents ordre du monde sont engagés les uns avec les autres dans une lutte sans issue [...]Je ne sais comment l’on peut faire pour trancher scientifiquement entre la valeur de la culture française et celle de la culture allemande, ici s’affrontent précisément aussi des dieux différents et cela pour toujours»(3)


Comme le polythéisme, les ordres de valeurs sont injustifiables car aucune explication rationnelle ne peut justifier l’un plus que l’autre.

Examinons maintenant le concept de « Principe ».



Le Principe


Principe vient de principium, combinaison de primus ( le premier) et de princeps(le premier qui commande) qui signifie commencement. Un principe peut-être une cause première ou, en logique, une proposition initiale ou fondamentale. Mais « principe » présente un autre sens que donne le petit Robert :




« Règle d'action s'appuyant sur un jugement de valeur et constituant un modèle ou un but.

Au pluriel : Les règles morales auxquelles une personne, un groupe est attaché. »




Un principe est aussi une règle d’action ou une loi, un précepte.

Le concept de principe tire donc du côté du commencement, de la base, du fondement mais aussi penche également du côté de la règle qui fonde l’action, en particulier dans le domaine moral. Règle qui s’appuie elle même sur des valeurs. Nous nous concentrerons ici sur les principes politiques et moraux et laisseront de côté les principes scientifiques.

A noter qu’on retrouve l’idée que le principe, dans cette définition, poursuit un but ( par exemple un principe connu : « chacun son tour » atteint un but d’égalité au moyen d’une règle de succession) .

La valeur possède un caractère céleste et supérieur, elle brille au firmament tandis que le principe ancre et plonge ses racines inamovibles dans l’inférieur, dans les fondements. Un principe, tout comme une plante pousse par photosynthèse, s’éleve grâce à la lumière des valeurs.

On désire atteindre une valeur qu’on vise, mais on s’appuie et se repose sur un principe. Souvent d’ailleurs le second est un moyen d’atteindre la première : par exemple avec le principe de se nourrir sainement il est plus facile de se maintenir en bonne santé.

Alors que les principes règlent la vie des individus ils opèrent de même pour des groupes sociaux ou même pour la société toute entière. Ainsi la République est basée sur certains principes rappelés dans l’article 1er de la Constitution:


« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale »


A noter que si le principe démocratique ( le pouvoir du peuple) est un fondement de la République française, il n’évite pas que le peuple au pouvoir puisse tyranniser les minorités, principe ne signifie pas panacée. Les principes politiques doivent donc toujours être adossés à une morale, à des valeurs.

La séparation des pouvoirs : juridique, législatif, judiciaire peut aussi être considéré comme un principe qui évite la tyrannie et garantit que la justice n’est pas dans les mains de l’exécutif. Mais encore une fois le principe agit en fonction de valeurs visées.

Un principe est une règle formelle, une loi et comme telle ne s’applique pas au particulier mais au général. Une loi n’est pas une casuistique elle ne désigne pas les objets concrets auxquels elle s’applique. Le principe de séparation des pouvoirs ne désigne pas nommément les magistrats ou les policiers, il s’applique abstraitement, de même que le principe d’Archimède ne désigne tel ou tel objet précis plongé dans l’eau. Mais un principe implique un jugement.

Pour savoir appliquer un principe à partir d’une situation il est nécessaire de remonter du particulier au général : si je vois tomber, par dessus la haie, une balle dans mon jardin le principe de gravité universelle m’indique qu’elle a été lancée d’ailleurs. Si ce voleur devant moi est pris sur le fait je sais qu’il tombe sous le coup de la loi basée sur le principe de propriété qui interdit le vol en général. De même appliquer le principe de laïcité implique de reconnaître les faits particuliers comme étant conformes ou contraire à la loi générale. Kant nomme « subsumer » le process de remonter, à partir du particulier, sur la règle générale qui lui correspond et appelle ce jugement « le jugement déterminant ». Il s’oppose au jugement de goût qui par exemple reconnaît le beau, appelé jugement « réfléchissant », pour lequel aucune subsomption n’est possible, car aucune règle de n’applique a priori laissant libre cours à la réflexion. Les principes moraux sont du ressort du jugement déterminant, chacun n’ayant pas à invoquer son « goût » lors qu’il s’agit d’agir moralement, mais simplement d’appliquer la règle convenant à la situation. Les différents types de morales font appels à différents types de principes et de valeurs.



La morale



Pour Kant les principes ou préceptes moraux, les « maximes » sont des règles formelles qui s’appliquent indépendamment de leur contenu, a priori. C’est une morale déontologique.


« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle »


->Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas ce que les autres te fassent, quelque soit le contenu de ton action et quelque soit les personnes incriminées.


« agis de telle sorte que tu traites toujours l'humanité en toi-même et en autrui comme une fin et jamais comme un moyen »


->Peut importe à qui tu as affaire, et de qui il s’agit, ne te sers jamais d’un être humain (instrumentalisation) comme d’un moyen pour arriver à tes fins. La morale de Kant n'est pas fonction des conséquences d’une action  puisqu’elle s’applique impérativement a priori.

Au contraire la morale utilitariste initiée par John Bentham est conséquentialiste. Elle classe une action comme bonne ou mauvaise après coup, par un calcul, en évaluant le ratio avantages/inconvénients sur le plus grand nombre.

Pour Nietzsche la morale a une généalogie, elle s’est formée historiquement sur certaines valeurs. Dans « Généalogie de la morale » Il cherche à déterminer la valeur de nos valeurs et prétend que la morale des forts a été remplacée de nos jours par une morale d’esclave . Contrairement à Kant ou Bentham, Nietzche place la question des valeurs comme première.




Nous pouvons maintenant mieux comprendre la thèse de Foessel, il considère qu’au niveau d’un Etat c’est une morale Kantienne, sans contenu et sans évaluation, qui doit s’appliquer et non une morale basée sur les valeurs puisque celles ci, à cause du « polythéisme des valeurs », ne peuvent qu’engendrer des oppositions irréductibles. Il choisit de prendre pour exemple la laïcité qui, à son avis, ne doit pas être considérée comme une valeur, mais comme un principe.




La laïcité est elle un principe ou une valeur ?


Fondée par des règles juridiques (Loi de 1905) qui ont pour but de définir les relations de l’État et des différents cultes elle est clairement un principe qui permet une définition des rôles et des actions. Elle garantit :

- la liberté de croire ou non ( liberté de conscience) et la liberté des cultes

- la séparation de l’église et de l’État au sens ou l’état n’intervient pas dans les affaires de l’église et réciproquement.

Principe, elle repose donc sur des valeurs : liberté de conscience, égalité, neutralité de l’état. Contrairement à un principe chimique ou mathématique un principe politique embarque obligatoirement avec lui un ensemble de valeurs sur lesquels il se fonde. La laïcité s’applique dans toute les administrations publiques mais l’école focalise les discussions. La laïcité a expurgé l’école publique des enseignements religieux de toute obédience. L’instruction n’est pas plus catholique que juive, bouddhique ou mulsulmane, c’est une instruction publique basée sur les connaissances délivrées par la méthode scientifique. Connaissances théoriques provenant de savants qui peuvent être remises en cause par les pairs, donc le contraire d’une connaissance révélée délivrée une fois pour toute.

Pour Weber le professeur doit faire preuve de probité intellectuelle, présenter des faits et « ne jamais se prononcer sur la valeur de la culture et de ses contenus particuliers ». Car il sera influencé, sera situé, parlera de quelque part, et ne conservera donc pas l’objectivité nécessaire à son enseignement. On peut ajouter que cette exigence à l’objectivité que nécessite la science doit également s’appliquer à celui qui apprend. Comment connaître les lois du monde objectif à partir seulement de ses sensations ou intuitions, en projetant son vécu subjectif, donc ses préjugés? La méthode scientifique a un seul préjugé : le monde est connaissable, il a des lois intelligibles. Mais toutes les théories doivent pouvoir être prouvées par l’expérience et la logique des démonstrations mathématiques. Celui qui arrive en cours doit être prêt à apprendre et à se conformer aux valeurs de la science : méthode , expérience, vérification, falsification. Contrairement à la religion qui impose des vérités révélées les vérités de la science sont sujettes à vérification et sont réfutables comme l’a expliqué Popper(4). Aucune religion révélée, par principe, ne peut remettre en cause la parole initiale, elles sont donc à l’opposé de la méthode nomologico-déductive de la science ( les faits sont déduits à partir de lois générales et doivent être vérifiés par l’expérience), héritée d’une longue tradition.

Platon avait crée son école philosophique, l’Académie, avec cette inscription sur le fronton :



« Nul ne rentre ici s’il n’est géomètre »


Il veut signifier par là que la connaissance doit avancer au moyen de démonstrations telles que celles qu’emploie la géométrie, qui tire des conclusions universelles indépendamment des passions de ceux qui créent les théorèmes.

Le temps de l’enseignement, l’élève laisse donc ses croyances au vestiaire pour pouvoir assimiler les connaissances scientifiques. Vestiaire dans lequel il doit aussi se débarrasser de tout vestige apparent de religiosité puisqu’à l’école il n’y a qu’une vérité : celle de la science. La laïcité à l’école doit garantir les conditions de possibilité d’un enseignement scientifique en vérifiant que l’élève est dans les même dispositions que le professeur : en s’efforçant d’abandonner tout discours sur les valeurs, l’apprenant doit donc arriver « nu » et en particulier sans arborer de signe religieux qui témoigne d’une vision préconçue, sans possession de l’outillage critique qui permet de décider de façon autonome d’adhérer à telle ou telle croyance .

La laïcité est un principe historiquement valide qui a permis de pacifier la société française en proie aux guerres d’influence des religions dans l’espace public. Elle neutralise à l’école tout prosélytisme et tout étalage de croyance religieuse pour les raisons évoquées plus haut.


Est-elle une valeur ?



Personne ne recherche la laïcité comme idéal de vie ou comme un bien. On s’accordera avec Foessel à la voir comme un principe au même titre que la démocratie. Qui pourrait dire que la démocratie ou le social sont des valeurs ?

Mais la définition qu’en donne Foessel est à moitié incomplète :


« Il s’agit de marquer dans l’espace public l’impartialité de l’État par rapport aux conflits religieux. »


Il oublie l’autre versant : la séparation implique également que la religion ne s’insinue pas dans les affaires de l’état par conséquent que les croyances religieuses n’interfèrent pas avec l’enseignement public.


L’éléphant dans la pièce


Pendant des années plus personne ne parlait de laïcité sans doute grâce à la sécularisation de plus en plus poussée de la société française. Mais en France la déclinaison littéraliste et intégriste de l’Islam, a rebattu les cartes (aux Etats Unis ce sont les évangélistes avec la théorie de « l’intelligent design »). Des élèves arrivent en classe la tête voilée ou avec un costume traditionnel qui manifeste une appartenance religieuse et une asymétrie entre les droits des hommes et des femmes. Les enseignants observent une recrudescence des contestations d’enseignements pour des motifs religieux(**), la moitié d’entre eux s’autocensurent. Deux professeurs ont été assassiné à cause du contenu de leur cours. L’assassin (islamiste Russe) de Dominique Bernard évoque les raisons qui l’ont conduit à ce crime :



« Le terroriste affirme également qu'il visait le professeur de français pour ce qu'il représentait, c'est-à-dire "l'attachement à la démocratie" et aux "droits de l'homme" qu'il qualifie de "droits mécréants" »(***)

La question des valeurs est donc bien présente, puisque les valeurs que défend l’école elle-même sont attaquées. Il n’est plus possible de parler de faits divers vu l’ampleur du problème. Deux attitudes sont possibles face à cette situation :

- reculer sur le principe de laïcité en censurant ou aménageant les enseignements qui choquent des principes religieux( Darwin, histoire, science naturelle, sexualité, caricatures, etc.) quitte à raviver les affrontements inter religieux ou la ségrégation scolaire. Quitte à abandonner les valeurs d’universalité, d’égalité homme-femme. Quitte à abandonner les vérités scientifiques etc.

- tenir bon sur ce principe qui garantit la cohésion, la vie en paix des différentes communautés religieuses et leur non immixion dans les affaires de l’état.




Sans considérer la laïcité comme une « valeur » mais comme un principe, il est tout à fait possible de tenir bon sur ce principe et sur la loi de 2004. Foessel explique que l’interdiction du voile ( ou foulard ou tchador etc.) dans la rue participerait de l’idée que « nous » avons nos valeurs qui ne sont pas les valeurs des autres, idées propagées par le RN qui poserait les valeurs avant les principes de la République. Le philosophe va même plus loin en écrivant que nous serions dans une «ère des valeurs » en opposition aux principes.




Démocratie et conflit


Dans une démocratie il n’y a jamais consensus, sauf sur les valeurs de la démocratie ( justice, équité, respect…). La société n’étant pas homogène elle est parcourue de conflits. Ces conflits sont toujours portés par un affrontement sur les valeurs. Nous avons vu que Foessel ou le RN sont d’accord sur le principe ( de laïcité) , mais que le philosophe désapprouve que l’on s’appuie sur les valeurs pour édicter de nouvelle norme ( par exemple vestimentaires). Il considère que cela n’indique qu’une ostracisation d’une partie de la population, d’autres parlent de « laïcité » de combat. Mais qui combat qui ? Ceux qui veulent conserver à la femme un statut d’infériorité ou bien la loi qui pose femme et homme comme égaux ? La France dans sa devise provenant de la révolution promeut trois valeurs au cœur de notre histoire : liberté, égalité, fraternité. S’habiller selon son choix est une liberté, mais personne ne s’habille en uniforme nazi avec croix gammée sous peine de tribunal, car la symbolique et l’idéologie sous-jacente font de ces symboles autre chose qu’un vêtement. Le voilement intégral de la femme dans l’espace public n’est pas qu’une manière de s’habiller, mais une pratique religieuse de domination des hommes sur les femmes, contre l’égalité, que sanctionne la loi de 2010 . La liberté s’exerce toujours dans un cadre : celui ne ne pas nuire à autrui. Il ne s’agit pas de « police du vêtement », de normer l’habillement qui reste libre, mais d’interdire une négation de la personne humaine jusqu’à lui dénier un visage.




Les valeurs politiques


Les combats entre gauche et droite sont depuis toujours des désaccords sur les ordres de valeur, puisqu’ils fondent leur différence. La gauche place en tête la justice et l’égalité ou la solidarité, alors que la droite leur préfère la liberté, l’enrichissement, l’effort, l’autonomie etc.

La justice est une valeur qui n’existe pas seulement dans le droit positif ( les lois), mais aussi dans la vie de tous les jours : couper et distribuer les parts d’un gâteau demande d’être juste. Il est maintenant considéré comme juste qu’une femme aie les même droits, dans tous les aspects de sa vie, que les hommes y compris dans sa vie amoureuse et sa sexualité, sans l’inscrire dans la loi. La justice humaine doit-elle seulement être normée par des principes coulés dans le bronze ou bien évolue-t-elle comme on l’a vu en fonction du temps et de l’espace ? Qu’est ce qui guide l’émergence de nouveaux principes sinon l’évolution des valeurs ? Le droit est souvent en retard par rapport à la société et vient sanctifier des évolutions et des demandes, comme pour le droit à l’avortement lié à la sécularisation. Comment aurait-on voté la loi qui autorise l’avortement si il fallait ignorer l’évolution des valeurs et s’arc-bouter sur les principes en cours ?

Lorsque la gauche s’offusque de l’échelle des salaires, de l’écart énorme de revenus entre riches et pauvres, elle ne revendique pas l’application d’un principe dans la loi qui limite les salaires des riches, mais plutôt de réduire ces écarts( par des impôts ou taxes) au nom d’une valeur : l’égalité. Lorsque la gauche toujours tance l’idée de quotas d’immigrants, ce n’est pas pour lui opposer l’application d’un principe ou d’une loi qui permettrait d’ouvrir totalement les frontières, mais bien plutôt parce qu’elle porte des valeurs de fraternité et d’humanisme. Lorsque la gauche proteste contre des attitudes xénophobes là aussi elle se réfère à la fraternité, à l’humanisme et à l’égalité.

Autrement dit c’est au nom des valeurs que gauche et droite peuvent être identifiées: les principes politiques n’arrivent chronologiquement qu’en second lieu et n’en sont que les conséquences.


L’ère des valeurs a toujours existé


Les hommes vivent au milieux de valeurs qui orientent leur vie. En sont déduits des principes sur lesquels s’appuient les institutions politiques ou les règles morales. Les principes politiques sont basés sur un syncrétisme de certaines valeurs. La démocratie est un système qui permet à une majorité d’affirmer son ordre de valeurs en tentant de respecter des principes de conciliation qui ont une durée plus longue que les alternances du pouvoir. Les principes peuvent être modifiés à la marge sans remettre en cause leur base, par exemple les tranches d’impôts peuvent évoluer, mais pas le principe de fiscalité qui répond à une valeur consensuelle : l’équité. Mais un principe ne peut être altéré que dans la mesure où les valeurs qui le constituent restent valident. Autrement dit nous ne sommes pas dans une nouvelle « ère de valeurs» opposée aux principes, mais dans une époque où le consensus sur certaines valeurs est contesté à la fois par la droite de l’échiquier politique et par un renouveau de l’intégrisme religieux ( pas seulement en France mais dans de nombreuses parties du monde), contestation qui met en cause certains de nos principes comme la laïcité. Il semble plutôt que nous soyons à l’ère du refus de nos principes au nom de valeurs qui sont minoritaires et néanmoins dangereuses. La laïcité n’est pas une valeur, mais comme principe elle a une valeur à conserver précieusement.










1 : science des valeurs

2 : J.S.Mill, trois essais sur la religion

3 : Max Weber, La profession et la vocation de savant, La profession et la vocation de politique.

4 : Karl R. Popper, La logique de la découverte scientifique.

5 : E. Kant, Critique de la raison pratique.

6 : https://www.radiofrance.fr/franceinter/le-coup-de-gueule-du-philosophe-andre-comte-sponville-sur-l-apres-confinement-3745190

7) E.Kant, Critique de la faculté de juger.

8) Pascal, Les Pensées.




(*) Pour certain le travail n’est pas une valeur. il ne représente qu’une souffrance et n’est d’aucune valeur en soi, pour d’autre il est un moyen de se réaliser et représente donc une valeur pour ses capacités d’émancipation, d’autonomisation, de coopération. Mais si le travail est un moyen comment peut-il être aussi un but ? Aristote, dans « l’Ethique à Nicomaque » nous enseigne que l’activité humaine se décline en action pure, praxis, et en production finale, poièsis. La danse est pure praxis, la poterie est un résultat donc une poièsis. La notion de travail les regroupe : l’activité de réalisation en elle-même et la production créee par cette activité.

Une valeur peut résider aussi bien dans la praxis, moyen de la production, que dans la poièsis qui résulte de cet effort. La première sera idéalisée (ex : émancipation), la seconde plus concrète correspondra à une valeur d’échange et d’usage.

(**)https://www.huffingtonpost.fr/life/article/laicite-plus-de-la-moitie-des-enseignants-se-sont-deja-auto-censures_211220.html

(***)https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/arras/attentat-d-arras-l-assaillant-mohamed-mogouchkov-affirme-qu-il-visait-precisement-dominique-bernard-2919978.html