samedi 4 juin 2016

Alphago: l'esprit des machines


Nous le savons, esprit et cerveaux sont liés. Lorsque les neurosciences cognitives étudient le cerveau, elle établissent des corrélations entre une activité cognitive et des changements d'états électriques ou chimique de certaines  zones de notre matière grise. Tentons d'établir une analogie avec l'intelligence artificielle. Le champion du monde de jeu de go a été battu les  9 et 12 Mars 2016 par un ordinateur nommé Alphago . Imaginons n'appréhender cette machine qu'avec des sondes électriques, sans aucune connaissance de son fonctionnement, de sa structure en ignorant tout de mémoire, cpu, bus, contrôleurs. 
Lorsque se déroule un programme informatique, il s'exécute à partir d'une mémoire "vive". Si l'on observait son activité du point de vue des changements électriques, surgiraient des pics dans certaines zones ( où sont stockées les données) mettons la zone D1 et la zone D2. Puis également à un endroit différent ( où le programme s'exécute) mettons la zone P. Des tensions changeantes apparaîtraient aussi d'autres zones (sur les bus de données ou d'adresses).Enfin dans l'unité CPU dans laquelle s'activent les registres. Si le programme a la capacité d'exécuter des tâches simultanées, alors nous aurions plusieurs CPU, et des activités similaires à certains moments dans chaque CPU, mettons cpu1,cpu2.
En examinant les valeurs électriques relevées, dans D1,D2,P composées de 0 et de 1, c'est à dire de niveaux électriques 0 ou 5 volts, nous pourrions constater que certaines conserves les mêmes tension, alors que d'autres évoluent sans cesse.
D'autres organes  réagiraient systématiquement et voient leur tension changer en tapant sur le clavier ou lorsque l'écran change.
A partir de ces mesures disparates il nous serait quasiment impossible de reconstituer le fonctionnement d'un ordinateur, d'une part, et d'autre part de savoir comment est constitué le programme qui s'exécute et quelle est sa fonction. Autrement dit, et reprenons l'analogie dans l'autre sens, examiner le fonctionnement électrique du cerveau et les zones qui s'activent en fonction de certaines situations n'est pas près de nous apprendre comment fonctionne le cerveau. 
Cela pose une autre question. Si l'on commence à considérer les programmes comme "intelligents", peut on affirmer que l'ordinateur possède un esprit ? Peut on reconsidérer le dualisme cartésien à la lumière des nouvelles performances des machines ?

Une première objection serait d'opposer que l'intelligence du programme, pour un observateur qui ne se contente pas de relever les niveaux électriques d'une machine, ne se situe pas dans l'ordinateur mais se trouve dans le code source. Ce code n'embarque-t-il pas une pensée cristallisée intelligente de même qu'un livre ou un outil perfectionné ? L'analogie de la pensée cristallisée semble ici convenir, un code source comporte une sorte de commandement: si telle chose arrive alors tu feras ceci... mais pas pour un programme en exécution qui a un caractère dynamique, réagit à des stimuli, sort des résultats, peut se modifier lui-même. Le programme n'est plus une pensée cristallisée, c'est une sorte de pensée vivante, qui sait jouer au jeu de go, qui sait apprendre. Il y a donc  l'esprit "concepteur" du programme qui permet de produire un code source, mais il y aurait aussi un esprit "exécuteur", libéré de son auteur humain, qui peut battre un champion du monde de go, à la différence du ou des concepteurs de l'application, qui en seraient incapables. Mais c'est le programme, et non l'esprit que l'ordinateur exécute. Parler d'esprit pour le hardware n'a pas de sens, l'ordinateur peut être qualifié de chose pensante, comme dirait Descartes dans les méditations métaphysiques, mais ne possède pas d'esprit.
Dans l'ordinateur, l'esprit a disparu, est vaporisé, néantisé. Car ce que nous appelons esprit, serait une entité qui produit des pensées. Que sont les pensées? des tensions électriques et des messages chimiques que nous convertissons en langage. Le corps produit les pensées, qui sont des mots, pas l'esprit. L'ordinateur réalise le parcours exactement inverse : il convertit des mots, des pensées, un langage source,  en codes machine, codes qui ne sont que des tensions électriques. Ne lui reste qu'à produire de nouveaux programmes, ce qu'il commence à faire.
Alors que nous nous plaçons depuis l'âge classique au sommet de la création, nous réalisons, contre Descartes, que les hommes sont des animaux machines. Qu'est ce que naître sinon instancier un nouveau programme ? Leibnitz opposait déjà au XVIIe les idées innées à Locke pour qui nous naissions tel une "tabula rasa". Notre programme consiste à nous reproduire pour continuer l'espèce et, comme l'a dit Hobbes, à assurer notre conservation coûte que coûte , à préférer le bonheur au malheur, à aimer nos semblables et leur société, le chant et la danse, les roses et le soleil, le sucre et le ciel azur, à avoir peur de la mort , à nous imiter en tout, à rejeter ceux qui ne suivent pas cette programmation. Et la conscience ? elle n'est qu'un miroir: penser sur ce qu'on pense, connaître ses connaissances. De l'électricité et de la chimie. Alfago, un jour, sera heureux de gagner, déjà il est conscient de sa victoire.



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